Interview d'artiste : Florence Levillain
Le 07/05/2020 à 12h29 par Penthinum

Pantin, le 16 avril 2020

 

Florence Levillain entre dans les collections municipales en 2019 avec l’achat d’une œuvre issue de l’exposition conjointe « Bains Publics » avec Laurent Kruszyk qui s'est tenue en 2017 aux Sheds de Pantin, dans le cadre du Mois de la Photo du Grand Paris. Son goût prononcé pour la mise en scène et le travail avec la lumière sont bien visibles dans cette série qui saisit la variété et la complexité des être humains dans un contexte aussi particulier et intime que les bains publics.

 

Rencontre avec une artisane de la photographie.

 

Pourquoi êtes-vous artiste ? Qu’est-ce qui vous a conduite vers l’art et le métier d’artiste ?

Je vais être très cash : je n’ai jamais fait ce métier pour être artiste. Dans ma tête je suis artisan. Je me suis formée à la chambre de commerce et d’industrie et j’ai commencé mon métier en alternance. L’époque rendait cela possible : il y a trente ans la photographie était un artisanat et un savoir-faire. J’ai appris l’éclairage et le travail en studio en photographiant des objets. Évidemment mon but était d’avoir un métier et une compétence, mais aussi de dire des choses.

J’ai commencé avec un job en alternance dans un studio de pub où je faisais des catalogues : je photographiais des chaises, des habits, des frigos et des produits alimentaires. Cela m’a énormément appris, notamment toute la technique d’éclairage. Au bout de deux ans d’apprentissage, je suis devenue indépendante afin de parcourir le monde et me concentrer sur des sujets journalistiques. La photo était devenue un outil pour devenir journaliste.

Petit à petit, dans ma pratique, s’est dessinée une écriture qui portait beaucoup sur le quotidien des gens. Je partais trois mois à l’étranger (Canada, Ukraine, Turquie, Chine…) pour réaliser des sujets que je vendais ensuite à la presse. Ils étaient tournés vers notre société : la fabrication du parfum en Turquie, celle de la soie ou du vin en Chine, la vie des femmes, etc.

En parallèle de ces voyages, quand je revenais en France, je vivais de commandes. C’est à ce moment que j’ai décidé de développer un travail personnel qui s’appelle Planète Mars au bout de votre rue. À la fin des années 90, j’ai décidé d’appliquer la même démarche – le reportage – en France, à cet univers autour de nous qu’on croit connaître et qu’on ne connaît pas bien en réalité. J’ai commencé une série sur des femmes à Rungis : j’ai suivi une bouchère, une fleuriste, une fromagère, une maraîchère. En 1999 j’ai gagné le prix Kodak avec ce sujet. À partir de ce moment s’est dessinée une nouvelle écriture, toujours assez journalistique, mais avec un regard engagé sur notre quotidien.

Dans mon travail en général j’ai toujours veillé à ne pas privilégier un style, mais à adapter les techniques en fonction du sujet : j’ai par exemple utilisé un Polaroid pour un travail sur les objets trouvés, du traitement croisé pour la série à Rungis. J’ai cherché à chaque fois un dispositif qui s’adapte au mieux à ce que j’ai envie de raconter.

Lorsque j’ai décidé de me concentrer sur la France, j’ai mis de côté le journalisme et les voyages lointains : notre pays était un voyage en lui-même. J’ai continué à répondre à des commandes en tant qu’artisan pour mon travail alimentaire, tout en gardant mon travail personnel dans lequel j’ai toujours fait en sorte de ne dépendre d’aucun client. Certains appellent cela un travail artistique, moi j’appelle ça un travail d’auteur parce que j’y suis indépendante. J’ai toujours laissé le soin au public de décider si j’étais une artiste ou pas. Dans le projet Planète Mars au bout de votre rue j’ai essayé d’être curieuse, de me faire plaisir, d’être contente de moi. Il s’agit de choses totalement personnelles qui prennent des formes multiples et qui représentent ma bulle intime.

 

Parlez-nous de votre formation et pratique artistique

Grâce à ma formation j’ai toujours été très attentive à l’éclairage, qui représente pour moi le côté artisanal du métier.

En trente ans de carrière, la profession de photographe a subi des métamorphoses énormes avec l’apparition du numérique et l’arrivée sur le marché d’un ensemble de professionnels qui ont eu accès à la photo avec plus de facilités techniques.

De mon côté j’ai réalisé des photos à la chambre pour les catalogues, en diapo, du 4x5, tout éclairé en studio. C’est techniquement inabordable pour tout un chacun. Avec l’avènement du numérique, on est venu me chercher (notamment le milieu publicitaire) pour un savoir-faire que beaucoup n’avaient pas et que j'utilise très volontiers quand cela est nécessaire.

Parallèlement, je fais des recherches avec le téléphone portable. Elles sont venues d'un exercice que j'ai donné à mes élèves [cf. infra] : prendre une photo de son univers tous les jours avec le portable pour stimuler leur curiosité et observer qu'autour de soi il y a forcément quelque chose d'intéressant quels que soient l'heure, le moment... Évidemment les circonstances actuelles nous poussent à chercher encore plus, la difficulté stimule la recherche. Dans le cadre du confinement, je conçois deux séries : un reportage pour l’agence* sur ma famille où je me mets en scène (je n’ai personne d’autre sous la main!) et une série quotidienne en soutien à mes élèves, sur mon Velux® qui fait 1m² : tous les jours, depuis le début de l’isolement, je le photographie avec mon téléphone portable et le poste sur Instagram.

Concernant ma pratique au sens large, je travaille peu sur le paysage et quand je le fais c’est toujours en relation à l’homme, à la trace qu’il laisse dans l’environnement. Je suis perdue si je n’ai pas la taille humaine, je ne sais pas composer la nature seule. Ça évoluera peut-être, mais pour l’instant j’ai besoin d’une échelle. C’est pour cela que je me concentre plus sur les portraits.

 

Sur quoi travaillez-vous en ce moment ?

J’essaie de garder trois casquettes dans mon métier.

Tout d’abord, la commande photographique, où je travaille aussi bien un portait d’un PDG qu’un reportage sur l’association du coin. Au bout de trente ans de métier mon regard est de plus en plus recherché. Juste avant le confinement, j’allais réaliser un projet très intéressant pour une association qui pratique la réinsertion professionnelle et qui m’a demandé 30 portraits pour ses 30 ans. Cela devait faire l’objet d’une publication à la rentrée, mais pour l’instant le projet est suspendu.

Ensuite, mon travail personnel Planète Mars au bout de votre rue, que je poursuis depuis un an autour des expressions françaises que j’illustre au pied de la lettre. J’ai fait pour l’instant deux séries sur le sujet qui s’articulent en duo et que je réalise sur un système lenticulaire qui bouge. L’une d’elles sera exposée à l’automne à Foto Fever - photography art fair (15-20 novembre, Carrousel du Louvre). Ces séries sont réalisées en studio, avec une mise en scène très épurée et ludique. Le projet Planète Mars au bout de votre rue inclut aussi la série sur les bains douches exposée en 2017 lors du Mois de la Photo à Pantin ; il y a des univers inconnus au pied de nos immeubles. Il s’agit d’un projet qui recueille des travaux de différents styles : du très social au studio… l’important est que ce que je fais me fasse plaisir.

Enfin, j’enseigne à l’école des Gobelins aux designers graphiques à qui il est donné une base photographique concernant la lumière, la composition, etc.

 

Quels sont les artistes que vous aimez aller voir au musée et / ou sources d’inspiration dans votre travail ? Pourquoi ?

D'un point de vue militantisme, Jane Evelyne Atwood m’a vraiment portée lorsque j’étais jeune.

Concernant la vie quotidienne, j’ai été beaucoup influencée par l’humanisme de Willy Ronis et de Robert Doisneau… Richard Avedon, quant à lui, a marqué mon travail de portraitiste.

En dehors de la photographie, j’apprécie le travail de Joana Vasconcelos, plasticienne portugaise qui a été la première femme à investir le château de Versailles.

En outre, je suis de plus en plus ce qui se fait sur les réseaux sociaux : ce monde engagé est novateur. Je trouve cela foisonnant et je m’y intéresse de près. Cela représente une richesse incroyable. Mes filles me montrent beaucoup de choses, ce qui m’aide à vivre avec mon temps.

La musique me passionne également. J’ai grandi en faisant beaucoup de musique, jusqu’à l’âge adulte. J’ai moins le temps d’en faire aujourd’hui, mais j’ai joué pendant très longtemps du violoncelle. Cela me manque énormément. Cependant, je n’ai pas encore travaillé autour de la musique dans mes photographies. Il y a une certaine aura autour de ça et j’ai un peu peur de m’y attaquer, je ne sais pas encore par quel biais le prendre. Cela me travaille, un jour j’y viendrai mais ce n’est pas encore le moment.

 

Quel est votre lien avec Pantin ?

Mon lien avec la Seine-Saint-Denis est très fort depuis le début de ma carrière. J’ai beaucoup travaillé avec la ville de Saint-Denis, Plaine Commune, pour le ministère de la Ville par le biais de commandes. J’ai fait des reportages sur le terrain et c’est donc un territoire que je connais très bien et que j’ai toujours aimé pour sa diversité, son énergie et ses aspects aussi riches que compliqués.

J’ai été ravie que le Mois de la Photo soit devenu le Mois de la Photo du Grand Paris, en 2017, on pouvait enfin sortir du parisianisme et de ce périmètre qui nous enfermait. Aller en banlieue me plaît beaucoup, j’ai besoin de ça.

Lorsqu’on m’a proposé d’exposer ma série Bains publics pour cet événement, j’ai adoré que ce soit en banlieue. Le partenariat avec Pantin a été formidable pour moi, même si je connaissais moins cette ville que d’autres du département.

Je voulais réaliser le projet autour des bains publics depuis un moment dans le cadre de Planète Mars au bout de votre rue. En vue des élections présidentielles, le festival Images Singulières proposait une bourse photographique pour les artistes qui avaient un travail au long cours sur la précarité en France. Je trouvais que les bains douches correspondaient exactement à cette thématique. En effet, lors des prises de vue je n’ai pas bougé et pourtant j’y ai croisé la France entière, cela concentrait toutes les populations : les vieux, les immigrés, les travailleurs, les non travailleurs, les femmes, les gens de passage, les touristes… tout le monde était là. C’est ainsi que j’ai obtenu la bourse et reçu la proposition d’exposer ce travail dans le cadre du Mois de la Photo, en partenariat avec la Région Île-de-France et la ville de Pantin. L’exposition a eu lieu dans les Sheds à Pantin, avant leur réhabilitation.

La création de cette exposition a été un moment fort pour tous ceux qui ont participé à son organisation : j’ai beaucoup porté ce projet, la ville a apprécié l’exposition et l’engagement au sein du Mois de la Photo ; il y a eu un catalogue édité par la Région, beaucoup de visites. Ça a été un moment très fort de partage et de travail d’équipe et chacun y a mis énormément d’énergie et de moyens pour aboutir à une exposition de qualité.

Cela a été la première fois que je travaillais à Pantin. La deuxième aurait dû être en avril, pour le projet Moi, photographe, qui est repoussé à l’année prochaine. Je réaliserai des ateliers autour de la photo d’objet et de paysage avec les habitants du quartier des Quatre-Chemins.

 

Quel est votre lieu préféré de Pantin ?

J’adorais le lieu où j’ai exposé, les Sheds. Il s’agit d’ateliers d’une ancienne usine de Cartier-Bresson, le père du photographe, qui produisait du fil de coton. Le clin d’œil était incroyable, le lieu magnifique, les tags à l’extérieur splendides, tout comme l’aspect brut et usine désaffectée. J’aime beaucoup aussi toute la balade le long du canal.

 

Qu’est ce qui vous fait du bien pendant cette quarantaine ? Une astuce…

Profiter. De chaque instant, de ma famille, de ce qu’on mange, de ce qu’on voit, d’un rayon de lumière, des petits instants. Mis à part ça, à la maison on essaie de bien cuisiner lors de moments de partage, de faire du sport ensemble, j’ai mes photos à faire et pour mes mises en scène je déménage mon appartement deux fois par jour : j’apprécie à chaque moment d’avoir une famille aussi compréhensive. C’est un joyeux bazar enfermé. Et tous ces petits instants font que je vais bien.

Je pense que la même situation sans ma famille et la photo serait différente.

 

* Florence Levillain est représentée par l’agence photographique Signatures – Maison de photographes.

 

Pour aller plus loin :

https://www.instagram.com/florence.levillain/?hl=fr

https://www.florence-levillain.com/

https://www.signatures-photographies.com/photographe/florence-levillain

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