Interviews d'artistes

MARVIN BONHEUR

 

 

Pantin, le 22 juillet 2020

 

Marvin Bonheur entre dans le Fonds municipal d'art contemporain de Pantin en 2020. Sa photographie Mémoire 2 fait partie de la vente solidaire "12 photos x 12 assos" organisée pendant le confinement dans le cadre de l’exposition BAN vol.2 aux Magasins généraux. L'artiste a choisi de reverser tous les bénéfices à l'association Banlieues santé. Et c'est justement de banlieue, précisément du 93, que parle ce travail photographique de Marvin Bonheur. L'artiste s'intéresse à la mémoire, à ce que les lieux disent des histoires humaines de ceux qui les habitent et à toute la richesse invisible des endroits considérés "à l'écart".

 

Rencontre avec un artiste en mouvement, en quête de reconstruction d'une mémoire géographique.

 

 

Pourquoi êtes-vous artiste ? Qu’est-ce qui vous a conduit vers l’art et le métier d’artiste ?

J'ai toujours eu le besoin de m'exprimer à travers une forme artistique. J'ai d’abord dessiné puis suivi une formation dans la communication graphique. C'est pendant les années de lycée que j'ai ouvert mon regard artistique.

 

Parlez-nous de votre formation et de votre pratique artistique.

Depuis 2013, j'utilise l'appareil photo comme outil. Il me permet de m'exprimer et de mettre en image les moments du quotidien. Ainsi, j'ai la possibilité d'imager mes pensées sur le monde et sur notre société. La photo argentique me permet de travailler sur une texture granuleuse donnant vie et âme aux photos. Le nombre réduit de 36 poses par pellicule oblige à choisir un temps fort du moment à capturer. Cette limite imposée par le fonctionnement de l'appareil nécessite d’être attentif et sélectif dans le choix de mes sujets et du cadrage.

 

Sur quoi travaillez-vous en ce moment ?

Depuis un an, je travaille sur deux projets. L’un appelé « 30° à l'ombre » porte sur l’image de la Martinique et l’autre sur les quartiers populaires de Londres.

 

Parlez-nous de l’œuvre que la ville de Pantin vous a achetée.

Mémoire 2 appartient à la série « Thérapie » qui vise à immortaliser la barre d'immeuble le "Galion" à Aulnay-sous-bois, une des villes où j’ai grandi. Cette photographie argentique a été prise en mars 2018. J'espère qu'elle fera partie de ces photos qui serviront un jour d'archives de ces lieux qui ont marqué plusieurs générations.

 

Quels sont les artistes que vous aimez aller voir au musée et / ou sources d’inspiration dans votre travail ? Pourquoi ?

Je ne suis malheureusement pas un artiste très curieux. Je m'inspire cependant de mon quotidien et de la vie. Je puise surtout mes inspirations en écoutant de la musique. Il m'arrive de me rendre à des expositions où les installations sont les œuvres qui m'impressionnent le plus. Un artiste que j'aimerais particulièrement rencontrer est Ian Strange.

 

Quel est votre lien avec Pantin ?

À Pantin, les immeubles de la cité des Courtillières sont mon plus vieux coup de cœur architectural . Mon père était conducteur de bus RATP et commençait son service à proximité au Fort d'Aubervilliers. Nous vivions à l’époque à Aubervilliers.

J'ai aussi la chance aujourd'hui d'exposer aux Magasins généraux de Pantin.

 

Quel est votre lieu préféré de Pantin ?

Je citerais à nouveau les tours des Courtillières, mais le canal de l'Ourcq est super aussi, surtout aujourd'hui.

 

Qu’est-ce qui vous a fait du bien pendant le confinement ?

Le repos, le temps libre, avoir le temps de faire un bilan sur le passé et le futur. J'ai eu la chance de travailler sur moi et même de revoir mes objectifs. Profiter des choses simples et reprendre le sport, regarder de beaux films... C'est très inspirant et enrichissant.

 

Pour aller plus loin :

https://www.monsieurbonheurartist.com/

https://www.instagram.com/monsieurbonheur/?hl=fr

 

 

 

MATTHIEU BOUCHERIT

 

 

Pantin, le 5 mai 2020

 

Matthieu Boucherit entre dans le fonds municipal d’art contemporain de Pantin (FMAC-P) en novembre 2019 avec un tableau issu de la série « Déplacements ». L’artiste, sémiologue de l’image, sonde notre époque à travers les contradictions qu’il révèle en utilisant une esthétique claire et incisive.

 

Rencontre avec un artiste qui interroge les messages des images.

 

Pourquoi êtes-vous artiste ? Qu’est-ce qui vous a conduit vers l’art et le métier d’artiste ?

Être artiste ne m’intéresse pas à proprement parler. Changer la vision que l’on peut avoir de la réalité telle qu’elle nous est parfois imposée, donner à voir, entendre, ressentir autrement, me tient plus à cœur. Qu’importe la manière, la profession ou le statut, je souhaite des contre-pouvoirs. La culture me semblait le permettre.

 

Parlez-nous de votre formation et de votre pratique artistique.

J’ai commencé à 14 ans par les Arts appliqués, avec une formation en science et technologie du design. L’environnement ainsi que l’approche fonctionnelle ne me convenaient pas vraiment. Je me suis tourné vers une formation en communication visuelle, qui semblait plus ouverte car elle mêlait les arts appliqués aux arts plastiques. On y apprenait à délivrer un message, ce qui m’a permis de commencer à construire mon propos sur l’image ; mais on nous demandait également de créer des nécessités superflues. Les Arts appliqués ne me convenant pas, j’ai fini mon cursus par un master Arts plastiques à l’université de Toulouse Le Mirail.

Mon travail fonctionne par strates. J’aborde des réflexions liées aux images : leur temporalité, leur matérialité, leurs format et supports de fabrication ou diffusion et les différentes manières dont nous les recevons, et de ce fait, les comportements qui en découlent. Je construis des ponts entre des vocabulaires tirés de la photographie et ceux de la psychanalyse par exemple. À ceci viennent se greffer des urgences à traiter. Les techniques sont utilisées pour leurs pouvoirs symboliques, qu’il s’agisse de peinture, photographie, transfert,installations ou autres.

 

Sur quoi travaillez-vous en ce moment ?

Je viens de terminer un travail de deux ans sur la représentation du pouvoir, l’industrialisation des corps et leur réification. L’exposition BIS, présentée en novembre 2019 à la galerie Valérie Delaunay, tournait autour de la figure du chef d’orchestre et des musiciens, de l’Ode à la joie de Beethoven et du film de Fellini Prova d’orchestra (1979). Il m’a fallu un peu de temps pour redescendre de cette période intense. Dernièrement, j’ai refait quelques recherches autour de ma série « Déplacements » et j’ai essayé de digérer ce qui se passe aujourd’hui avec la crise sanitaire.

 

Parlez-nous de l’œuvre que la Ville de Pantin vous a achetée.

La série « Déplacements » s’ancre dans une recherche qui date de 2009 et qui évolue encore aujourd’hui. Elle consiste à pousser à l’extrême la théâtralisation des événements et de l’actualité que produisait parfois le photojournalisme, et de sa filiation avec l’iconographie picturale et religieuse.

À partir de recherches d’images, je viens effacer le contexte de prise de vue pour ne garder qu’un ou plusieurs « personnages » mis en lumière sur un fond noir. « Déplacements », série débutée en 2016, raconte plusieurs histoires. Celle de l’image, de la photographie, de la peinture, du flux et de problématiques sociales et politiques qui me hantent depuis des années. Je fais état des déplacements des corps, de l’exil, des changements imposés aux individus qui ont été obligés pour quelque raison que ce soit de partir de leurs pays. Ils deviennent des fragments, des objets que l’on déplace dans une chorégraphie générale. Le titre de chaque peinture renvoie à une adresse URL, qui permet de revenir à l’image initiale et briser la première impression que nous avions de ce que je donne seulement à voir. Elle joue sur le paraître pour nous apparaître autrement dans un second temps. Ces performeurs redeviennent ces corps qui cherchent à survivre, passer des frontières, monter dans des trains bondés ou à se libérer des forces de police. Les politiques chorégraphient les déplacements de ces individus comme nous le faisons avec leurs images. Des corps devenus images, objets, produits.

 

Quels sont les artistes que vous aimez aller voir au musée et / ou sources d’inspiration dans votre travail ? Pourquoi ?

La liste est longue... Celles et ceux qui provoquent le regard, nos corps, notre appréhension du monde, notre rapport aux images, dans une volonté d’embrasser la complexité des situations et qui tentent de rendre visible les vies qui ne le sont pas...

 

Quel est votre lien avec Pantin ?

J’ai pu exposer pendant la Nuit Blanche 2019 aux Grandes-Serres de Pantin lors de l’exposition « Jardinons les possibles » et j’en retiens une expérience collective heureuse. J’aimerais beaucoup que cette nécessité de faire commun se rejoue plus souvent et le lieu s’y prêtait bien. Sinon, mon histoire avec Pantin est assez récente : je viens de m’y installer il y a à peine un an. Elle est encore à créer.

 

Quel est votre lieu préféré de Pantin ?

J’ai longtemps vécu en campagne près de rivières. Et elles me sont nécessaires. À défaut, le canal m’offre la possibilité de ne plus songer à rien, de m’apaiser.

 

Qu’est-ce qui vous a fait du bien dans le confinement du printemps ?

La quarantaine m’a permis de repenser les modalités qui font monde aujourd’hui. Bien que nos situations soient plus que compliquées et fragiles, le retour aux modèles m’angoisse. J’espère que nous trouverons la force d’agir selon nos convictions et non plus dans la contrainte.

 

Pour aller plus loin :

https://www.matthieu-boucherit.com/

https://www.valeriedelaunay.com/matthieu-boucherit

 

 

 

JEAN-BAPTISTE LENGLET

 

 

Pantin, le 14 avril 2020

 

Jean-Baptiste Lenglet entre dans les collections municipales en 2018, lorsqu'il offre à la ville la sérigraphie History of Trance 5. Entre 2018 et 2019, il travaille – à la demande du pôle Mémoire et patrimoine – autour d’une commande d’œuvre d’art. Celle-ci, le FMAC-P Virtuel, est un musée virtuel qui dévoile, pour la première fois, l’entièreté du Fonds municipal d’art contemporain de Pantin (FMAC-P) au grand public. Ce fonds d’art, jusqu’à présent uniquement visible dans les structures de la ville, est montré dans un écrin particulier : une architecture imaginaire virtuelle créée par l’artiste grâce à une application de jeux vidéo et à découvrir via un casque VR (réalité virtuelle). Parallèlement à cette commande, Jean-Baptiste Lenglet collabore avec le pôle Mémoire et patrimoine et les maisons de quartier au projet « Moi, commissaire d’expo », qui vise à partager l’expérience du FMAC-P Virtuel et à accompagner un groupe d’habitants dans la découverte du métier de commissaire d’exposition. Ce travail aboutit à une exposition créée par les participants, visible lors des Journées Européennes du Patrimoine 2019.

 

Rencontre avec un artiste touche-à-tout.

 

 

Pourquoi êtes-vous artiste ? Qu’est ce qui vous a conduit vers l’art et le métier d’artiste ?

J’ai un lien familial avec l’art : mon grand-père et ma mère étaient peintres et professeurs d’arts plastiques. Il y a de ça, mais aussi dans une certaine mesure tout le monde est artiste et la différence réside dans l’investissement. Certaines personnes s’investissent plus que d’autres et en font leur métier. Moi je suis devenu vraiment artiste quand je suis entré au Beaux-Arts de Paris. La légitimité d’être artiste je l’ai eue avec l’école. Après le bac j’ai fait une classe prépa, puis je me suis réorienté vers le cinéma et de là je suis passé aux Beaux-Arts. L'entrée aux Beaux-Arts a suscité un déclic, j’ai eu la sensation de me trouver et j’ai décidé d’être artiste.

Mais artiste est un mot valise et aujourd’hui la question est plutôt qu’est-ce qu’être artiste ? Cela veut tout autant dire faire de la peinture que de travailler sur des projets dématérialisés. Il s’agit d’investir la créativité et, surtout, réinventer le fait même d’être artiste.

 

Parlez-nous de votre pratique artistique.

Au départ je viens de l’art vidéo. De fil en aiguille je me suis tourné vers des expositions virtuelles (comme pour le FMAC-P Virtuel). Je travaille avec le médium du jeu vidéo, réinvesti de manière artistique en faisant des œuvres en réalité virtuelle.

Je continue de peindre. Je suis un artiste touche-à-tout, je fais de la musique et du son également, pour les bandes son de mes vidéos, mais pas uniquement. J’essaie de développer cela et, par moments, je réalise des pièces plus spécifiquement sonores.

Le choix du médium que j’utilise est fonction d’un projet ou d’une exposition : par exemple le projet du FMAC-P Virtuel m’a permis d’explorer plus concrètement le domaine de l’architecture. Ce qui est difficile, lorsque l’on a des pratiques diverses, est de ne pas s’éparpiller et d’arriver à développer chacune d’elles. Par exemple on ne s’improvise pas peintre, il faut de la technique, de l’assiduité et de l’envie. Ma pratique artistique est donc liée à des projets, qui l’appellent, mais aussi - bien sûr - à des désirs de faire.

 

Sur quoi travaillez-vous en ce moment ?

Je vais bientôt faire une exposition de peinture et de vidéo à la Galerie Édouard Escougnou, à Paris, d’ailleurs avec un artiste récemment installé à Pantin, Baptiste Caccia. Elle a été reportée à cause du confinement et verra le jour en juin ou en septembre. Son titre est « Eau-cactus ».

Je continue également mon travail sur le projet Virtual Dream Center*, qui prend une résonance toute particulière en cette période de confinement.

Enfin avec l’artiste Jessica Boubetra [dont deux œuvres sont aussi présentes dans les collections de la ville de Pantin, ndlr], nous sommes en train de créer un atelier de céramique. Il s’agira du premier lieu destiné à l’impression 3D en céramique à Paris, où des professionnels (architectes, designers…) pourront produire et imprimer des objets en céramique.

*Projet de centre d’art virtuel qui accueille des expositions exclusivement virtuelles spécialement conçues par des artistes de différents horizons via un moteur de jeu vidéo.

 

Avez-vous des artistes favoris ou qui sont sources d’inspiration pour vous ?

Dans les musées j’adore m’attarder devant les peintures, j’adore la peinture ! Récemment j’ai admiré les toiles de Fernand Léger et de Picasso lors de l’exposition Charlotte Perriand, à la Fondation Louis Vuitton.

 

Quel est votre lieu préféré de Pantin ?

J’ai habité trois ans à Pantin, avenue du Général-Leclerc, vers le cimetière. Il s’agit d’un lieu étrange, sur la nationale, et ce côté no man’s land m’a beaucoup plu. Je suis très content d’avoir habité cet endroit excentré. J’étais aux marges de Pantin et je voyais assez peu de personnes finalement de ce côté de la ville. J’allais courir le long du canal, qui est très beau aussi.

Ce que j’ai aimé de mon quartier c’était la poésie qui s’en dégageait, l’aspect presque désaffecté. Et aussi le cimetière ; c’était très beau à cette période, au printemps. Ce que j’appréciais c’était la jonction de plusieurs banlieues, avec Bobigny et Aubervilliers… Ce qui m’a plu pendant ma période pantinoise c’est plus la périphérie de Pantin que le centre.

 

Votre astuce pour cette quarantaine ?

Faire du yoga ! Cela permet au dos et à la tête de se maintenir en équilibre.

 

Pour aller plus loin :

www.jeanbaptistelenglet.com

virtualdreamcenter.xyz/fr/

 

 

 

FLORENCE LEVILLAIN

 

 

Pantin, le 16 avril 2020

 

Florence Levillain entre dans les collections municipales en 2019 avec l’achat d’une œuvre issue de l’exposition conjointe « Bains Publics » avec Laurent Kruszyk qui s'est tenue en 2017 aux Sheds de Pantin, dans le cadre du Mois de la Photo du Grand Paris. Son goût prononcé pour la mise en scène et le travail avec la lumière sont bien visibles dans cette série qui saisit la variété et la complexité des être humains dans un contexte aussi particulier et intime que les bains publics.

 

Rencontre avec une artisane de la photographie.

 

Pourquoi êtes-vous artiste ? Qu’est-ce qui vous a conduite vers l’art et le métier d’artiste ?

Je vais être très cash : je n’ai jamais fait ce métier pour être artiste. Dans ma tête je suis artisan. Je me suis formée à la chambre de commerce et d’industrie et j’ai commencé mon métier en alternance. L’époque rendait cela possible : il y a trente ans la photographie était un artisanat et un savoir-faire. J’ai appris l’éclairage et le travail en studio en photographiant des objets. Évidemment mon but était d’avoir un métier et une compétence, mais aussi de dire des choses.

J’ai commencé avec un job en alternance dans un studio de pub où je faisais des catalogues : je photographiais des chaises, des habits, des frigos et des produits alimentaires. Cela m’a énormément appris, notamment toute la technique d’éclairage. Au bout de deux ans d’apprentissage, je suis devenue indépendante afin de parcourir le monde et me concentrer sur des sujets journalistiques. La photo était devenue un outil pour devenir journaliste.

Petit à petit, dans ma pratique, s’est dessinée une écriture qui portait beaucoup sur le quotidien des gens. Je partais trois mois à l’étranger (Canada, Ukraine, Turquie, Chine…) pour réaliser des sujets que je vendais ensuite à la presse. Ils étaient tournés vers notre société : la fabrication du parfum en Turquie, celle de la soie ou du vin en Chine, la vie des femmes, etc.

En parallèle de ces voyages, quand je revenais en France, je vivais de commandes. C’est à ce moment que j’ai décidé de développer un travail personnel qui s’appelle Planète Mars au bout de votre rue. À la fin des années 90, j’ai décidé d’appliquer la même démarche – le reportage – en France, à cet univers autour de nous qu’on croit connaître et qu’on ne connaît pas bien en réalité. J’ai commencé une série sur des femmes à Rungis : j’ai suivi une bouchère, une fleuriste, une fromagère, une maraîchère. En 1999 j’ai gagné le prix Kodak avec ce sujet. À partir de ce moment s’est dessinée une nouvelle écriture, toujours assez journalistique, mais avec un regard engagé sur notre quotidien.

Dans mon travail en général j’ai toujours veillé à ne pas privilégier un style, mais à adapter les techniques en fonction du sujet : j’ai par exemple utilisé un Polaroid pour un travail sur les objets trouvés, du traitement croisé pour la série à Rungis. J’ai cherché à chaque fois un dispositif qui s’adapte au mieux à ce que j’ai envie de raconter.

Lorsque j’ai décidé de me concentrer sur la France, j’ai mis de côté le journalisme et les voyages lointains : notre pays était un voyage en lui-même. J’ai continué à répondre à des commandes en tant qu’artisan pour mon travail alimentaire, tout en gardant mon travail personnel dans lequel j’ai toujours fait en sorte de ne dépendre d’aucun client. Certains appellent cela un travail artistique, moi j’appelle ça un travail d’auteur parce que j’y suis indépendante. J’ai toujours laissé le soin au public de décider si j’étais une artiste ou pas. Dans le projet Planète Mars au bout de votre rue j’ai essayé d’être curieuse, de me faire plaisir, d’être contente de moi. Il s’agit de choses totalement personnelles qui prennent des formes multiples et qui représentent ma bulle intime.

 

Parlez-nous de votre formation et pratique artistique.

Grâce à ma formation j’ai toujours été très attentive à l’éclairage, qui représente pour moi le côté artisanal du métier.

En trente ans de carrière, la profession de photographe a subi des métamorphoses énormes avec l’apparition du numérique et l’arrivée sur le marché d’un ensemble de professionnels qui ont eu accès à la photo avec plus de facilités techniques.

De mon côté j’ai réalisé des photos à la chambre pour les catalogues, en diapo, du 4x5, tout éclairé en studio. C’est techniquement inabordable pour tout un chacun. Avec l’avènement du numérique, on est venu me chercher (notamment le milieu publicitaire) pour un savoir-faire que beaucoup n’avaient pas et que j'utilise très volontiers quand cela est nécessaire.

Parallèlement, je fais des recherches avec le téléphone portable. Elles sont venues d'un exercice que j'ai donné à mes élèves [cf. infra] : prendre une photo de son univers tous les jours avec le portable pour stimuler leur curiosité et observer qu'autour de soi il y a forcément quelque chose d'intéressant quels que soient l'heure, le moment... Évidemment les circonstances actuelles nous poussent à chercher encore plus, la difficulté stimule la recherche. Dans le cadre du confinement, je conçois deux séries : un reportage pour l’agence* sur ma famille où je me mets en scène (je n’ai personne d’autre sous la main !) et une série quotidienne en soutien à mes élèves, sur mon Velux® qui fait 1 m² : tous les jours, depuis le début de l’isolement, je le photographie avec mon téléphone portable et le poste sur Instagram.

Concernant ma pratique au sens large, je travaille peu sur le paysage et quand je le fais c’est toujours en relation à l’homme, à la trace qu’il laisse dans l’environnement. Je suis perdue si je n’ai pas la taille humaine, je ne sais pas composer la nature seule. Ça évoluera peut-être, mais pour l’instant j’ai besoin d’une échelle. C’est pour cela que je me concentre plus sur les portraits.

 

Sur quoi travaillez-vous en ce moment ?

J’essaie de garder trois casquettes dans mon métier.

Tout d’abord, la commande photographique, où je travaille aussi bien un portait d’un PDG qu’un reportage sur l’association du coin. Au bout de trente ans de métier mon regard est de plus en plus recherché. Juste avant le confinement, j’allais réaliser un projet très intéressant pour une association qui pratique la réinsertion professionnelle et qui m’a demandé 30 portraits pour ses 30 ans. Cela devait faire l’objet d’une publication à la rentrée, mais pour l’instant le projet est suspendu.

Ensuite, mon travail personnel Planète Mars au bout de votre rue, que je poursuis depuis un an autour des expressions françaises que j’illustre au pied de la lettre. J’ai fait pour l’instant deux séries sur le sujet qui s’articulent en duo et que je réalise sur un système lenticulaire qui bouge. L’une d’elles sera exposée à l’automne à Foto Fever - photography art fair (15-20 novembre, Carrousel du Louvre). Ces séries sont réalisées en studio, avec une mise en scène très épurée et ludique. Le projet Planète Mars au bout de votre rue inclut aussi la série sur les bains douches  exposée en 2017 lors du Mois de la Photo à Pantin ; il y a des univers inconnus au pied de nos immeubles. Il s’agit d’un projet qui recueille des travaux de différents styles : du très social au studio… l’important est que ce que je fais me fasse plaisir.

Enfin, j’enseigne à l’école des Gobelins aux designers graphiques à qui il est donné une base photographique concernant la lumière, la composition, etc.

 

Quels sont les artistes que vous aimez aller voir au musée et / ou sources d’inspiration dans votre travail ? Pourquoi ?

D'un point de vue militantisme, Jane Evelyne Atwood m’a vraiment portée lorsque j’étais jeune.

Concernant la vie quotidienne, j’ai été beaucoup influencée par l’humanisme de Willy Ronis et de Robert Doisneau… Richard Avedon, quant à lui, a marqué mon travail de portraitiste.

En dehors de la photographie, j’apprécie le travail de Joana Vasconcelos, plasticienne portugaise qui a été la première femme à investir le château de Versailles.

En outre, je suis de plus en plus ce qui se fait sur les réseaux sociaux : ce monde engagé est novateur. Je trouve cela foisonnant et je m’y intéresse de près. Cela représente une richesse incroyable. Mes filles me montrent beaucoup de choses, ce qui m’aide à vivre avec mon temps.

La musique me passionne également. J’ai grandi en faisant beaucoup de musique, jusqu’à l’âge adulte. J’ai moins le temps d’en faire aujourd’hui, mais j’ai joué pendant très longtemps du violoncelle. Cela me manque énormément. Cependant, je n’ai pas encore travaillé autour de la musique dans mes photographies. Il y a une certaine aura autour de ça et j’ai un peu peur de m’y attaquer, je ne sais pas encore par quel biais le prendre. Cela me travaille, un jour j’y viendrai mais ce n’est pas encore le moment.

 

Quel est votre lien avec Pantin ?

Mon lien avec la Seine-Saint-Denis est très fort depuis le début de ma carrière. J’ai beaucoup travaillé avec la ville de Saint-Denis, Plaine Commune, pour le ministère de la Ville par le biais de commandes. J’ai fait des reportages sur le terrain et c’est donc un territoire que je connais très bien et que j’ai toujours aimé pour sa diversité, son énergie et ses aspects aussi riches que compliqués.

J’ai été ravie que le Mois de la Photo soit devenu le Mois de la Photo du Grand Paris, en 2017, on pouvait enfin sortir du parisianisme et de ce périmètre qui nous enfermait. Aller en banlieue me plaît beaucoup, j’ai besoin de ça.

Lorsqu’on m’a proposé d’exposer ma série "Bains publics" pour cet événement, j’ai adoré que ce soit en banlieue. Le partenariat avec Pantin a été formidable pour moi, même si je connaissais moins cette ville que d’autres du département.

Je voulais réaliser le projet autour des bains publics depuis un moment dans le cadre de Planète Mars au bout de votre rue. En vue des élections présidentielles, le festival Images Singulières proposait une bourse photographique pour les artistes qui avaient un travail au long cours sur la précarité en France. Je trouvais que les bains douches correspondaient exactement à cette thématique. En effet, lors des prises de vue je n’ai pas bougé et pourtant j’y ai croisé la France entière, cela concentrait toutes les populations : les vieux, les immigrés, les travailleurs, les non travailleurs, les femmes, les gens de passage, les touristes… tout le monde était là. C’est ainsi que j’ai obtenu la bourse et reçu la proposition d’exposer ce travail dans le cadre du Mois de la Photo, en partenariat avec la Région Île-de-France et la ville de Pantin. L’exposition a eu lieu dans les Sheds à Pantin, avant leur réhabilitation.

La création de cette exposition a été un moment fort pour tous ceux qui ont participé à son organisation : j’ai beaucoup porté ce projet, la ville a apprécié l’exposition et l’engagement au sein du Mois de la Photo ; il y a eu un catalogue édité par la Région, beaucoup de visites. Ça a été un moment très fort de partage et de travail d’équipe et chacun y a mis énormément d’énergie et de moyens pour aboutir à une exposition de qualité.

Cela a été la première fois que je travaillais à Pantin. La deuxième aurait dû être en avril, pour le projet "Moi, photographe", qui est repoussé à l’année prochaine. Je réaliserai des ateliers autour de la photo d’objet et de paysage avec les habitants du quartier des Quatre-Chemins.

 

Quel est votre lieu préféré de Pantin ?

J’adorais le lieu où j’ai exposé, les Sheds. Il s’agit d’ateliers d’une ancienne usine de Cartier-Bresson, le père du photographe, qui produisait du fil de coton. Le clin d’œil était incroyable, le lieu magnifique, les tags à l’extérieur splendides, tout comme l’aspect brut et usine désaffectée. J’aime beaucoup aussi toute la balade le long du canal.

 

Qu’est ce qui vous fait du bien pendant cette quarantaine ? Une astuce…

Profiter. De chaque instant, de ma famille, de ce qu’on mange, de ce qu’on voit, d’un rayon de lumière, des petits instants. Mis à part ça, à la maison on essaie de bien cuisiner lors de moments de partage, de faire du sport ensemble, j’ai mes photos à faire et pour mes mises en scène je déménage mon appartement deux fois par jour : j’apprécie à chaque moment d’avoir une famille aussi compréhensive. C’est un joyeux bazar enfermé. Et tous ces petits instants font que je vais bien.

Je pense que la même situation sans ma famille et la photo serait différente.

 

* Florence Levillain est représentée par l’agence photographique Signatures – Maison de photographes.

 

Pour aller plus loin :

www.instagram.com/florence.levillain

www.florence-levillain.com

www.signatures-photographies.com/photographe/florence-levillain

 

 

 

JULIEN PELLOUX

 

 

Pantin, le 17 avril 2020

 

Julien Pelloux entre dans les collections municipales de Pantin en 2019 avec l’achat de deux peintures abstraites. À travers l'attention portée à la forme et à la géométrie, sa peinture construit un langage. L’amour de la couleur, souvent organisée par contrastes de deux tonalités, obéit à une véritable syntaxe que l’artiste ne cesse d’explorer.

 

Rencontre avec un artiste minimaliste.

 

Pourquoi êtes-vous artiste ? Qu’est-ce qui vous a conduit vers l’art et le métier d’artiste ?

Mon père a fait les Beaux-Arts et a été professeur d’arts plastiques pendant trente-cinq ans dans un collège. Il a amené une touche de fantaisie et de rêve dans la société très conservatrice de Versailles, au sein de laquelle il avait réussi à trouver sa place. Il n’a pas persévéré dans sa carrière artistique et a réalisé peu d’expositions en dépit de l’obtention du prix de Rome. Malgré cet exemple, il ne représentait pas pour moi le modèle à suivre.

J’ai toujours dessiné à l’école ou à la maison quand j’étais enfant. J’ai fait un bac littéraire auquel j’ai échoué. J’ai donc pris l’option artistique pensant mieux réussir qu’en mathématiques (paradoxalement aujourd’hui je travaille beaucoup autour des maths !) Cela a été une véritable révélation : pour préparer le bac j’ai dû travailler plus sur la peinture et cela m’a beaucoup plu. De plus, cela m’a réussi : j’ai eu une super note au bac !

J'ai ensuite commencé à réfléchir au choix d'une carrière. Je me sentais un peu bloqué et la société ne me donnait pas envie de m’y investir. J’ai d’abord envisagé de travailler dans le secteur social ; finalement je me suis décidé à présenter le concours des Beaux-Arts que j’ai eu. Dès le départ, me concentrer sur mes projets personnels au sein de l’atelier de Bernard Piffaretti, un peintre que j’ai toujours beaucoup aimé et aujourd’hui un ami, m'a enthousiasmé.

Grâce aux Beaux-Arts j‘ai obtenu une bourse pour partir à Toronto, New York, Chicago…

Après l’obtention de mon diplôme, Piffaretti m’a proposé de participer à une exposition internationale à New York, qui présentait des artistes licenciés des Beaux-Arts de Paris. Ce fut une expérience très enrichissante. J’ai pu m’occuper à cette occasion du démontage de l’exposition et nouer des contacts sur place. Grâce à cette expérience, j'ai beaucoup appris sur le milieu culturel américain, très différent de celui de la France. Découvrir les différences de mentalités fut passionnant : aux USA l’incroyable effervescence artistique ne souffre aucunement de l’absence de pouvoirs institutionnels tel que le ministère de la Culture et de la communication en France.

Devenir artiste n’était pas une évidence pour moi, mais plutôt la conséquence d’un malaise, une difficulté, à trouver une place, un but, dans la vie et dans la société. Développer une pratique artistique m’a permis d’être plus acteur dans la société.

 

Parlez-nous de votre pratique artistique.

Je travaille dans le domaine de la peinture. J’essaie de tisser des nœuds entre divers champs picturaux et d’expérimenter d’une manière ouverte et innovante au regard de l’histoire de l’art. J’ai des affinités avec la peinture abstraite américaine et le constructivisme et j’ai découvert et exploré toutes les avant-gardes russes, notamment Malevitch et le suprématisme. Ces références m’ont beaucoup marqué lors de mes années de formation aux Beaux-Arts.

Dans ces courants, l’idée d’une couleur qui soit en même temps forme libérée et manifeste pour elle-même m’intéressait énormément. Ces inspirations pleines d’utopies recouvrent aussi bien des aspirations sociales qu’esthétiques. L’esthétique d’ailleurs m’attirait beaucoup et je trouvais qu’elle représentait un mode de dispersion de la peinture très parlant pour moi. Il s’agissait de la forme libérée de toute sorte d’idée (platonicienne etc.) : alors qu’on travaille sur des formes fixes, le mouvement est toujours présent. Vie et mouvement sont suscités par des formes.

Dans cette optique d’une forme suffisante à elle-même, je me suis interrogé sur les formes conventionnelles et les premières qui m’ont « posé problème » d’une manière très intime sont les lettres de l’alphabet. Il s’agit en effet de formats à l’opposé d’une forme libre puisque extrêmement codés et conventionnels, régis par des règles de typographie très strictes. Je me suis donc amusé à regarder la lettre avec un regard constructiviste, indépendant du message et de l’utilisation. J’ai essayé d’évacuer les conventions et cela a été un choc. C’est ainsi que mes premiers travaux aux Beaux-Arts ont porté principalement sur l’alphabet et sa confrontation à la liberté : essayer de voir l’affranchissement dans les contraintes d’une lettre. C’est quelque chose que je porte intimement, à cause de ma légère dyslexie je crois. En effet l’apprentissage de l’alphabet avec des lettres rugueuses avait été traumatisant pour moi. Le contact avec le papier de verre n’était pas du tout sensuel, au contraire, je le trouvais répulsif. Cela a été une expérience très agressive dans mon enfance qui allait à l’encontre d’une approche synesthésique (émotions qui s’associent aux formes) qui aurait été plus favorable à ma sensibilité.

La sphère intime est importante dans mon travail. En utilisant des mots ou des formes évoquant le figuratif je souhaite parler à l’intime des autres : c’est comme susciter quelque chose qui vient d’un ressenti indicible. Il n’y aurait pas de peinture s’il n’y avait pas besoin de peinture et le langage ne pourra jamais recouvrir cela. C’est bien que quelque chose n’ait que sa propre manifestation : la peinture parle d’une manière directe et construit un dialogue intérieur entre le spectateur et la peinture.

J’ai commencé à m’intéresser à l’alphabet à cause de son sens très fort. D’ailleurs j’ai présenté des conjonctions de coordinations (donc, mais, car...) au diplôme des Beaux-Arts : ces formes suscitent un avant et un après qui ne peut être donné que par l’intériorité du regardeur.

Par la suite, j’ai continué avec d’autres formes souvent issues de récupérations. Christal par exemple (œuvre achetée par la Ville de Pantin en 2019, ndlr) est issue d’un catalogue d’illustrations informatiques*. Dans les années 2010 j’ai travaillé sur des formes récupérées et notamment numériques à destination de communications informatiques. Il s’agit d’un mode de langage, d’icônes représentatives qui servent à illustrer un discours. Elles étaient compilées en listes, comme des alphabets, qui représentent une potentialité mais pas un discours construit. Le poids des mots, des lettres, qu’on va employer m’intéresse pour revenir à la forme.

 

Sur quoi travaillez-vous en ce moment ?

Avant le confinement je travaillais sur trois grosses expositions de la galerie Frank Elbaz et notamment un solo show de Bernard Piffaretti**.

Concernant la peinture, j’ai recommencé une série sur des formes géométriques qui se déploient sur le mode de la suite de Fibonacci***, une suite qui ne cesse de s'accroître. On reprend toujours les deux derniers chiffres et cela croit de manière presque exponentielle. Je travaille sur cette suite à partir de formes du réel, pour le moment des étoiles, des cercles, des formes décoratives aussi, qui se déploient et s'accroissent sur la toile. Une sorte de déclinaison de formes archétypales. Je garde l'idée de la couleur aussi, très importante pour moi : celle du fond et une autre couleur, comme souvent dans mes tableaux.

 

Quels sont les artistes que vous aimez aller voir au musée et / ou sources d’inspiration dans votre travail ? Pourquoi ?

Christopher Wool m'influence beaucoup. C'est un artiste qui travaille avec le langage et les lettres. Il réalise ses œuvres plutôt sur du métal en utilisant de la peinture industrielle avec des badigeons de peinture abstraite ainsi que des effacements. En 2012, le MAMVP lui a consacré une rétrospective. J'apprécie particulièrement son travail sérigraphique autour de la simulation de la peinture gestuelle abstraite qui est pris en photo et ensuite retranscrit en sérigraphie. Cela donne un effet que l'on peut reconnaître de près, alors qu’il s'agit de quelque chose qui est réalisé par un procédé mécanique. Depuis les Beaux-Arts, mon regard s’est nourri de ses œuvres bien que son travail soit principalement en noir et blanc, ce qui est en contraste avec mon amour pour la couleur.

Je vais à toutes les expositions, je suis vraiment passionné, surtout des expositions de peinture où je peux observer la couleur et la composition ; je ne mets pas d'ornières. Cela se reflète dans mon travail, dans lequel j'essaie d’entrechoquer les genres (figuratif, décoratif, abstrait…) pour décloisonner et sentir la liberté d'aller aux antipodes, faire appel à différentes cultures.

 

Quel est votre lien avec Pantin ?

J’habite la ville depuis 2006 et elle me manque maintenant que j’en suis éloigné****. Je fais plutôt partie de la vague de gentrification « bobo » qui est arrivée au début des années 2000 grâce aux prix modiques des loyers. La ville a changé depuis que j'y habite : lors de mon arrivée c'était moins dense et il y avait un côté « en friche » de certains quartiers qui a disparu aujourd'hui. Je suis venu à Pantin pour profiter d’une liberté d'espace : marcher jusqu'à l'étang de la Poudrerie en longeant le canal entouré de tous ces paysages différents et au sein desquels la peinture avait sa place. Je pense notamment aux graffiti et street art qui constituent la poésie de la banlieue qui me touche et qui font que je me sens bien à Pantin.

Pendant plusieurs années j'ai eu un atelier à Hoche et j'ai pu goûter au tissu artistique pantinois effervescent et à la liberté de la créativité qu’on y respire.

 

Quel est votre lieu préféré de Pantin ?

Sans doute le canal. Aujourd’hui il a beaucoup changé puisque tous les espaces commencent à être aménagés. J’aimais bien la poésie des endroits improbables en friche. Les Magasins Généraux, à la transformation desquels j'ai pu assister de ma fenêtre, ont aussi redonné un nouvel attrait au patrimoine industriel de ma ville.

 

Un conseil pour cette quarantaine ?

Il n'y a pas qu’une seule chose qui me fait tenir. La lecture est un moyen de s'évader et d'avoir une activité cérébrale qui est à mon avis profitable. Faire pousser des plantes aussi me fait beaucoup de bien.

 

 

*Des compilations des années 1980 d’illustrations informatiques, organisées en véritables catalogues.

**Julien Pelloux est aussi régisseur des œuvres à la galerie Frank Elbaz

*** En mathématiques, la suite de Fibonacci est une suite d'entiers dans laquelle chaque terme est la somme des deux termes qui le précèdent. Elle commence par les termes 0 et 1 et ensuite chaque terme successif est la somme des deux termes précédents. Ainsi 0+1=1, 1+1=2, 1+2=3, 2+3=5, 3+5=8, etc.

****L'artiste a passé le confinement à Versailles.

 

 

Pour aller plus loin :

julienpelloux.com

 

 

 

VEIT STRATMANN

 

 

Pantin, le 22 avril 2020

 

Veit Stratmann entre dans les collections municipales en 2007 suite à son exposition au Pavillon de Pantin. Si lors de cette installation la Ville a acquis trois dessins préparatoires, les acquisitions de 2019 (Piazza della resistenza - Pistoia 1/2) sont des impressions issues de photographies prises en Italie dans les jardins de la Piazza della Resistenza de Pistoia. La variété des techniques utilisées par l’artiste met en valeur son profond attachement à la création en lien avec son environnement.

 

Rencontre avec un artiste toujours en recherche.

 

Pourquoi êtes-vous artiste ? Qu’est ce qui vous a conduit vers l’art et le métier d’artiste ?

Pour commencer par une phrase classique : j'ai toujours peint. Ensuite j’ai eu un choc. Un enseignant a montré, lors d'un cours d'histoire de l'art au lycée, le portrait des peintres de Die Brücke réalisé par Ernst Ludwig Kirchner et je me suis dit « si on a le droit de faire ça, moi aussi, je veux le faire ». Comme ma mère et mon père adoptif n'ont aucunement tenté d'influencer mes choix de vie, j'ai simplement fait « ça », sans évidemment imaginer les risques que cela pouvait créer et la ténacité que cela impliquerait. Ce qui était étonnant, c'était que dans la famille de mon père biologique - que j'ai rencontré pour la première fois à l'âge de 42 ans -, beaucoup de personnes tournaient autour de l'art - des décorateurs, des marchands d'art, des restaurateurs - mais personne n'a osé vraiment y aller. Du coup j'ai trouvé ma décision inscrite dans une histoire dont je n’étais absolument pas conscient, mais qui me sert encore aujourd'hui parfois comme excuse.

Concernant ma formation, j'ai fait des études à l'École supérieure des arts décoratifs de Strasbourg (aujourd'hui intégrée dans la Haute école des arts du Rhin) et à la Staatliche Kunstakademie de Düsseldorf. J'ai également fait des études de politique, histoire et histoire de l'art à Fribourg-en-Brisgau. J'ai aussi participé à la première séance de l'Institut des hautes études en arts plastiques*, qui visait à la préfiguration de ce qu'allaient devenir par la suite les structures post-diplôme dans le champ des arts plastiques.

 

Parlez-nous de votre formation et de votre pratique artistique. Quels sont vos sujets de prédilection, les médiums, supports et techniques que vous utilisez ? Pourquoi ?

Je ne me pose pas la question du médium, du support ni d'une technique. Par contre, ma pratique artistique est certainement issue de la pensée sculpturale, de l’installation. Depuis un certain temps elle est basée sur des questions qui, bien qu’en mutation permanente, reviennent à chaque mise en œuvre. Ces questions dépassent le statut de simple moyen de production ou de structuration. Elles constituent la condition de base qui permet à mon action artistique d’exister.

La première de ces questions est simplement de comprendre si un geste plastique peut être basé sur la notion du choix, de la décision, de la posture de ceux qui le rencontrent. Le choix peut-il être un matériau plastique ? Et si on admet que le choix constitue l’unité originelle de l’action politique, de la citoyenneté, la rencontre d’un dispositif plastique peut-elle générer une oscillation permanente entre un geste politique et un geste plastique ?

Ce choix et l’infime rupture dans le temps qu’elle implique peuvent-ils devenir un matériau plastique ? Cette infime rupture peut-elle créer une pause ou construire un « trou » dans le sens ? Un geste plastique peut-il défaire la cohérence d'un lieu, détacher un espace de son statut ? Peut-il transformer ce même lieu dans une zone d’instabilité statutaire, d’un flottement permanent ? Et ce flottement peut-il se propager sur ceux qui viennent le voir ?

Depuis quelques années, à ces questionnements s’est ajouté un deuxième champ de problématiques qui porte notamment sur la possible tension entre des gestes plastiques : ils peuvent êtres justes pour l'artiste que je suis et en même temps éthiquement indéfendables pour moi en tant que citoyen. Cette tension peut-elle être productrice ? Si elle peut être placée au cœur d’un geste plastique, comment peut-elle faire forme afin d’être montrée ?

Aussi, je revendique le rôle d’artiste comme celui d’un individu qui assume son rôle et ne parle qu’en son nom et est actif comme tel dans la société. Je considère qu’un individu qui s’assume dans ces conditions, et dont l’activité n’est rien d’autre qu’une permanente ouverture du débat, endosse forcément une posture politique : son action en témoigne donc forcément.

 

Sur quoi travaillez-vous en ce moment ?

En ce moment je travaille sur un projet d'installation pour un jardin en Italie. Sinon je tente simplement de maintenir une discipline de production et de réflexion.

 

Quels sont les artistes que vous aimez aller voir au musée et/ou sources d’inspiration dans votre travail ? Pourquoi ?

Quand je vais au musée, c'est pour découvrir ou revoir des choses que je ne peux que voir à des endroits spécifiques ou dans des collections spécifiques. Par exemple, quand je suis aux États-Unis j'adore regarder la peinture américaine du XIXe et du début du XXe siècle qu'on ne voit jamais en Europe. C'est l'art d'un escapologiste en train de se défaire de ses liens.

Les artistes qui me trottent dans la tête en permanence sont Caspar David Friedrich, Edward Hopper, Maria Nordman et Michael Asher. Chez ce dernier, c'est l'hyper efficacité de ses œuvres et surtout ce geste magistral d'effacement du temps et de son histoire qui me touche. Je pense notamment à son vidage de la Galerie Toselli à Milan de tout ce qu'elle contenait, abattant les cloisons et sablant les murs.

Chez Maria Nordman, j’aime la radicalité face à la durée d'existence d'une œuvre, sa capacité de tourner chacun de ses gestes en un trou dans le temps.

Je retrouve cette notion de trou dans le temps (qui est fondamentale pour tout ce que je fais et que je vis physiquement en ce moment de confinement) chez Edward Hopper. J’aime la qualité visqueuse que le temps prend dans ses tableaux ou simplement le fait que le contenu de ses peintures est refroidi à 0° Kelvin**, c'est-à-dire la température de l'absence de tout mouvement moléculaire et donc de l'impossibilité de mesurer le temps.

L’œuvre de Friedrich me passionne pour son invitation à trouver un regard juste sur une construction picturale qui rend ce regard même impossible. Il joue avec la différence entre le tableau et l'image que le spectateur s'en fait en le regardant. C'est comme s’il enfermait le spectateur dans une bulle avec le tableau et que celle-ci était détachée du monde.

 

Quel est votre lien avec Pantin ?

J'ai un espace de travail à Pantin depuis 1996, d'abord rue Délizy, ensuite sur le site de l'ancienne gare de marchandise. J'ai également exposé au Pavillon en 2007. Pantin devient de plus en plus la ville de mes amis.

 

Quel est votre lieu préféré de Pantin ?

Je me sens particulièrement bien à deux endroits à Pantin. L'un est le quai du canal juste après le pont du périphérique en venant de la Villette à vélo. L'autre est le pont au-dessus des lignes de chemin de fer. J'aime ces deux lieux pour des raisons similaires. En passant sous le pont du périphérique l'espace se détend, il devient plein de possibles. Il n'est plus figé, encroûté.

Sur le pont, par dessus les rails, s'ouvre un espace plein de promesses non tenues.

 

Qu’est-ce qui vous fait du bien pendant le confinement ?

Je ne sais pas si cela me fait du bien, mais je vis cette quarantaine en observateur. Elle m'apprend énormément sur des problématiques qui occupent constamment mon travail. Je me questionne notamment sur le geste artistique : peut-il défaire la cohérence d’un lieu sans toucher à son entièreté physique - comme si, dans une molécule, on coupait les liens des atomes sans que ceux-ci quittent leur lieu assigné ? Un geste d'artiste peut-il infiltrer un système donné comme un virus et détruire sa cohésion ?

 

* L'Institut des hautes études en arts plastiques (IHEAP) est une école d'arts créée en 1988 par la Ville de Paris qui confia à Pontus Hulten la mission d’étudier un projet d’école destinée à de jeunes artistes, en référence au Bauhaus et au Black Mountain College et comme alternative à l’École nationale supérieure des beaux-arts de Paris. L’institut ferme en 1995.

** Zéro absolu. En physique quantique, la matière au zéro absolu se trouve dans son état fondamental, point d'énergie interne minimale.

 

Pour aller plus loin :

www.galeriechezvalentin.com/fr/artistes/veit-stratmann/

 

 

 

ADRIEN VAUTIER

 

 

Pantin, le 30 juillet 2020

 

 

Adrien Vautier entre dans le Fonds municipal d'art contemporain de Pantin en mars 2020. Sa photographie Sans titre (série « Labre Park ») fait partie de la vente solidaire "12 photos x 12 assos" organisée pendant le premier confinement dans le cadre de l’exposition BAN vol.2 aux Magasins généraux. En choisissant de reverser tous les bénéfices à l'association ACLEFEU, l'artiste témoigne de son engagement dans la société. Photographier les lieux d'actualité, où la grande et la petite histoire se jouent, exprime une vision multiple de la réalité. Vautier photographie, amène la réalité sous nos yeux en nous offrant une ouverture sur celle-ci, une opportunité de regarder sans jugement.

 

Rencontre avec un artiste qui offre à voir les rouages du monde qui nous entoure.

 

 

Pourquoi êtes-vous artiste ? Qu’est-ce qui vous a conduit vers l’art et le métier d’artiste ?

Je suis photographe, journaliste et éditeur de livres photo. Ce qui m'a conduit à être artiste est la quête perpétuelle de la vérité et un profond besoin de m'exprimer. Je souhaite raconter des histoires vraies qui me bouleversent, la photo m'aide à transmettre des émotions pour lesquelles je n'ai pas forcément les bons mots pour me faire comprendre.

J'ai commencé par le graffiti à l'adolescence et je suis venu à la photographie à l'âge de 27 ans, suite au ralentissement de la première pratique. J'ai alors suivi plusieurs formations, une aux Gobelins, l'école de l'image, et la seconde à l'EMI-CFD en photojournalisme. Je couvre l'actualité en France et à l’étranger, je réalise des reportages sociétaux pour les magazines français et internationaux. En 2018 je crée, avec deux amis, les éditions Nuit Noire, une maison d'édition dédiée à la photographie.

 

Parlez-nous de votre formation et pratique artistique.

Mes sujets de prédilection sont surtout concentrés autour de problèmes sociaux, économiques et politiques en lien avec l'actualité. Je m'intéresse aussi à la masculinité sous toute ses formes, les rapports au sein des groupes d'hommes. La révolte populaire est également un de mes sujets phare. J'utilise comme premier médium la photographie, suivent les publications pour les magazines, l’édition de livres et de fanzines photos et les expositions.

Pour moi, il est primordial que mes projets existent de manière physique (tirages, livres, installation). La photographie doit rester avant tout palpable afin de la rendre réellement visible. Il est important de se questionner, en tant que photographe, sur notre consommation d'images via les réseaux sociaux essentiellement. Les algorithmes poussent les utilisateurs à poster toujours plus pour pouvoir exister, souvent au détriment de la qualité elle-même. Je trouve ce questionnement intéressant.

 

Sur quoi travaillez-vous en ce moment ?

Dernièrement j'ai abordé la problématique de la Covid-19 en Île-de-France pour la presse française. J'ai travaillé sur la dualité de confinement au sein d'un même territoire à Clichy-Montfermeil pour le magazine Society. J'ai photographié le service de soins intensifs Covid-19 à l'hôpital Robert-Ballanger pour un magazine santé et réalisé une commande pour le journal Libération dans le département 93. Enfin, je viens de terminer un reportage sur les clubs parisiens face à la crise. J'ai photographié des lieux emblématiques des nuits parisiennes, tels que le Rex, la Machine du Moulin Rouge. Un exercice intéressant, car assez éloigné de ma démarche habituelle. J'ai tendance à photographier les êtres humains, et là je me suis retrouvé face au vide créé par une crise sanitaire qui mute en crise économique. Des temps de pose longs, au trépied, je m'arrête sur les détails, les ambiances de lieux festifs, qui sont désormais plongés de force dans un silence lunaire. À coté de cela, je travaille avec mes camarades des éditions Nuit Noire sur un nouvel ouvrage. Nous éditons un projet du photographe Rafael Yaghobzadeh, qui a documenté la guerre en Ukraine. Le lancement doit se faire en septembre à la galerie P38 dans le 18e arrondissement. La sortie du livre sera accompagnée d'une exposition.

 

Parlez-nous de l’œuvre que la ville de Pantin vous a achetée.

C'est une photographie issue d'un reportage sur la communauté des Travellers dublinois. Ils sont membres de la communauté des gens du voyage anglo-saxons. Une communauté extrêmement stigmatisée en Irlande. Après un voyage en Israël et en Palestine en mai 2018, où j'étais parti couvrir la Nakba pour mon agence photo, je décide de partir rapidement à Dublin. Sur place je me mets à travailler avec le journaliste Julien Marsault. Sans contacts particuliers, nous tentons une première approche avec la communauté. Échec... La seconde fois, nous revenons juste avec le nom d'une femme que l'on m'a transmis. Ce nom suffit à nous introduire dans le lotissement et par la suite nous ouvrira les portes de la communauté après plusieurs heures de discussions. Je reviendrai plusieurs fois dans le quartier pour y photographier le quotidien. La scène photographiée fut assez marquante car elle fut prise au début de mon reportage : la photo parle d'elle même. Tous ces garçons qui regardent le patriarche laver son cheval avec un balai, dans des conditions de vie extrêmes, j'étais en plein dans mon sujet : la transmission des traditions d'une communauté étouffée par le modernisme.

 

Quels sont les artistes que vous aimez aller voir au musée et / ou sources d’inspiration dans votre travail ? Pourquoi ?

Forcément je suis très inspiré par les photographes mais aussi beaucoup par le cinéma, ma sensibilité photographique vient de là. Les artistes qui m'inspirent le plus sont Richard Mosse, sa série « Infra », où il photographie la guerre en République Démocratique du Congo à la pellicule infrarouge de Kodak, m'a réellement bouleversé. Plus récemment, j’ai été touché par son projet « Incomming », où il a voulu rendre visible ce que l'on refuse de voir, grâce à une technologie militaire. Montrer le drame des migrants sous un autre angle.

Le photographe Michael Wolf m'inspire beaucoup aussi : ses séries sur les méga-barres d'habitations en Chine, sur les usines de fabrication de jouets m’influencent. Ma favorite reste « Tokyo compression », série sur le métro tokyoïte bondé.

Le photoreporter Yan Morvan est une source d'inspiration, surtout sur ses choix de sujets et la façon de les traiter. Il est au cœur du moment, du groupe, il donne l'impression de vivre avec les personnes qu'il photographie.

J'estime être encore loin de ces pontes de la photographie, mais je travaille au maximum pour déjà maîtriser l'art du reportage et par la suite me le réapproprier et tenter de nouvelles formes d'écritures.

 

Quel est votre lien avec Pantin ?

Mon premier lien avec la ville de Pantin fut l'exposition Ban vol.2 aux Magasins généraux en 2020. Mon deuxième fut l'achat d'une de mes photos par le fond d'art municipal. Une histoire qui commence bien !

 

Quel est votre lieu préféré de Pantin ?

Les voies de chemin de fer de la gare SNCF. Je ne dirais pas forcément que c'est mon lieu préféré mais sûrement le plus inspirant. J'ai réalisé quelques clichés un matin d'hiver dans le dépôt de RER, il y a plusieurs années, c'était très photogénique.

 

Pour aller plus loin :

https://www.adrienvautier.com/

https://www.instagram.com/a.vtier/

https://www.editionsnuitnoire.com/