Interview d'artiste : Jessica Lajard
Le 11/02/2021 à 14h13 par Penthinum

Pantin, le 3 décembre 2020

 

 

La Ville de Pantin a acquis deux dessins de Jessica Lajard en 2016. Couleurs vives, humour assumé, doubles sens et clin d’œil sensuels sont les ingrédients principaux des œuvres de Lajard. Elle articule sa pratique de la céramique avec le dessin en s’ouvrant à toutes les possibilités de réalisation.

 

Entretien avec une artiste qui a soif de rencontres, de se mêler au monde et de répondre aux questionnements les plus actuels.

 

 

Pourquoi êtes-vous artiste ? Qu’est-ce qui vous a conduit vers l’art et le métier d’artiste ?

Par chance je me suis retrouvée au Beaux-Arts de Paris sans vraiment me rendre compte de ce que cela signifiait, ni de l'impact que faire de l'art pouvait avoir. J'ai toujours aimé dessiner et j’ai entrepris sans trop y réfléchir un parcours artistique et linguistique lorsque je vivais à la Barbade entre 4 ans et 18 ans.

Le système éducatif y est différent du système français et l'on doit établir un parcours pédagogique assez tôt. J'ai par exemple arrêté l'histoire et la géo à 13 ans... À 16 ans, j’ai choisi le parcours arts et langues que j’ai poursuivi jusqu’au bac.

À mes 18 ans, mon père, qui vivait à Paris, m'a encouragée à m'y installer pour suivre des études d'art. Après une année de prépa, je suis rentrée aux Beaux-Arts de Paris. Lors de l’année préparatoire je me suis rendue compte de mon ignorance dans le domaine de l’art et je me suis trouvée d’un coup projetée dans ce nouvel univers fascinant.

Être artiste ne m'a pas semblé être un choix : je surfais sur la vague, encouragée par ma famille et par mon parcours à la Barbade.

L’art semblait évident et le chemin le plus facile.

Cependant, la facilité n'était pas au rendez-vous en sortant des Beaux-Arts car il y avait tout un équilibre à trouver entre gagner sa vie et avoir le temps de produire artistiquement. Mais cette liberté de créer a résisté à tous les moments difficiles car c'est une raison de vivre en soi. Elle donne du sens aux choses que je fais.

Par les temps qui courent, cette autonomie, je la vis comme un luxe. Celui d'avoir le temps de me poser des questions, de faire des recherches et de réfléchir à des images que je souhaite proposer et offrir à travers la sculpture et d'autres médiums. Cela prend un tournant de plus en plus militant. Réaction qui s'est accentuée avec la naissance de mon fils et mes questionnements autour du monde que je souhaite lui offrir. Je me suis même dit que je devrais peut-être tout laisser tomber pour faire partie d'une association militante, mais j'aime faire de la sculpture, cela me procure beaucoup de plaisir et j'ai bien l'intention de me faire plaisir pendant mon temps donné sur cette planète !

La culture est essentielle et le rôle des artistes contribue à l'imaginaire populaire. Donner à voir ce que l'on souhaite voir et non pas ce qui est...

 

Parlez-nous de votre formation et pratique artistique.

Petite, j’étais attirée par le travail de la terre et de l’argile et j’ai pris quelques cours avec une dame qui habitait en bas de notre rue au bord de la mer à la Barbade. Cela avait un coté pittoresque et romantique et je suis sûre que cela a contribué à créer un imaginaire qui influence beaucoup mon travail !

J’ai entretenu cette passion au lycée dans le cadre de ma formation CAPE (Bac). Puis aux Beaux-Arts j'ai un peu mis de côté cette matière, jusqu'à ma dernière année où je me suis dit qu'il fallait profiter de l'atelier de céramique avant que cela ne soit trop tard. Comme une sorte d'urgence...

Je crois que mon temporaire « désintérêt » pour la céramique lors des premières années aux Beaux-Arts vient du sentiment que cela était une activité un peu ringarde. Une fois à Paris j’ai découvert des nouveaux matériaux et je me tournais plus vers ces nouvelles découvertes.

En réalité, il y a eu un regain de l'utilisation de la céramique juste à cette époque, qui a pris une place importante dans l'art contemporain. Cela perdure aujourd’hui dans la pratique de beaucoup d'artistes qui ne sont pas du tout céramistes et qui incluent des pièces en céramique dans leur pratique. Auparavant, le travail avec la terre était vu comme une étape d'un travail de sculpture : c'était le modelage, la maquette, mais jamais l'œuvre en soi. De mon côté j'avais donc intégré que c'était moins bien que ce que je devrais faire à Paris... Et finalement, lors de ma sixième année aux Beaux-Arts, après avoir conclu le parcours canonique, j'ai repris contact avec cette matière que j'avais délaissée et j'ai profité de l'atelier de céramique notamment pour créer des pièces pour l'exposition des élèves ayant reçu les félicitations. J’ai créé Sneeze, un grand nez en céramique avec des éléments en résine, et Two suns in a sunset, un coucher de soleil où le soleil est représenté par une paire de fesses.

Par la suite, j’ai eu envie de travailler un peu plus cette matière, c’est ainsi que je suis devenue l’assistante d'Anne Rochette auprès de qui j'ai beaucoup appris.

Mon goût pour la céramique prend donc de plus en plus de place dans ma pratique artistique. La fascination pour cette matière molle qui devient dure ne me quitte pas, même si parfois je me demande si je ne me piège pas un peu en la privilégiant par rapport au tissu par exemple ou au verre.

Quelques années après ma sortie des Beaux-Arts de Paris j'ai pu faire le post diplôme art et design en céramique contemporaine Kaolin proposé par les Beaux-Arts de Limoges (ENSA Limoges) pour explorer et expérimenter l’utilisation de la porcelaine en travaillant surtout la barbotine (pâte liquide) dans des moules en plâtre.

J'ai également profité d'un séjour de deux mois à Jingdezhen, berceau de la porcelaine en Chine, lors de ce même programme : c’est là-bas que j'ai produit The Seven Smokers et Pregnut.

La terre dans tous ses états (liquide, molle, cuite, sèche) offre tellement de possibilités plastiques qu'elle peut être travaillée en fonction des besoins et des effets souhaités. C'est aussi une matière sensuelle au toucher et cela se ressent dans l'esprit du travail.

C'est notamment à travers la terre que je me suis laissée tenter par des formes et textures plus sensuelles et sexuelles. J’ai exploré ce domaine initialement dans l’idée de provoquer et ensuite je me suis rendue compte que c’est un sujet qui demeure très tabou encore, à une époque où la société découvre la forme du clitoris, l’anatomie féminine, etc. Le sexe est un sujet tellement politique en effet. Et je me retrouve à faire beaucoup de recherches sur le sujet, historique, culturel, symbolique et insolite.
 

Sur quoi travaillez-vous en ce moment ?

Actuellement je travaille sur des formes qui mélangent les genres, le masculin et le féminin en une seule et même sculpture. Je tends vers l'abstraction aussi en travaillant des enlacements, les mouvements sensuels, de réconfort.

Je m'empare aussi de la forme du clitoris qui est un motif assez récent et qui s'infiltre de plus en plus dans le vocabulaire imagé populaire. À travers une maquette je le transforme en oiseau, symbole de liberté avec ses ailes prêtes à l'envol et en même temps la sculpture rappelle les bourses et le gland du sexe masculin. En parallèle, je travaille sur un bijou intitulé La main baladeuse. Cette œuvre est issue de la réappropriation par la personne qui la porte, une sorte de retournement de situation, la main semble coupée et portée comme une médaille ou une broche.
 

Parlez-nous de l’œuvre que la ville de Pantin vous a achetée.

Les deux dessins qui font partie de la collection datent de 2012, l'année de ma première exposition solo. Je n'ai pas une grande pratique du dessin à mon grand regret, mais il n'est pas trop tard ! Souvent mes dessins sont des représentations d'idées de pièces que je trouve trop légères pour en faire une sculpture, mais que je souhaite quand même voir exister sous une autre forme. L'année dernière j'ai travaillé le dessin dans le cadre d'une invitation à réaliser un livre, La Mire #3 Amuse Gueule Amuse Girl, où je propose une collection d'images parfois assez brutales tout en jouant avec l'humour et les jeux de mots. La photographie intègre le processus de travail également, je modèle des objets en terre pour qu'ils soient photographiés et non pas pour en faire une sculpture. Je ne leur donne pas un statut sculptural, s’agissant d’idées très légères. Lorsque l’on m’a invitée à créer cette monographie d’artiste j’ai eu envie d’en faire une pièce en soi, au format livre. Ce projet est arrivé à un moment où j’avais du mal à me concentrer sur la sculpture, suite à la naissance de mon fils. Il m’a permis de me replonger dans tous les dessins que j’avais faits et de redécouvrir mon travail, pour ensuite prendre une nouvelle direction.

Mais revenons aux œuvres acquises par la ville de Pantin. Cheese on bread est issu d’une expression Barbadienne utilisée pour exprimer la surprise ou l’étonnement. Je ne connais pas son origine, mais ça m’amuse beaucoup. Pour cette œuvre, j’ai sélectionné la forme du pain de mie et les trous du fromage. Pour chaque assemblage je met en œuvre une vraie étude visuelle pour savoir quelles sont les caractéristiques fortes des objets et qui les rendent reconnaissables. J’applique le même processus pour mes sculptures.

Quant à Bananacornpineapple, ça montre un processus de travail toujours actuel dans ma pratique artistique : je me sers de deux (ou plus) éléments et je vais essayer de combiner leurs formes. J’explore le frottement entre les deux objets : qu’est-ce que je choisis de l’un et de l’autre pour créer une image intéressante ? En effet, le procédé d’assemblage et de collage est récurrent dans ma façon de concevoir mes pièces.

 

Quels sont les artistes que vous aimez aller voir au musée et/ou sources d’inspiration dans votre travail ? Pourquoi ?

Les sources d'inspiration proviennent autant du travail d'autres artistes que des slogans dans la rue, des livres ou des clips musicaux. En ce moment je regarde beaucoup les sculptures de Ken Price et Cumul 1 de Louise Bourgeois. Je suis assez jalouse du travail de Francis Alys pour sa dimension politique, sociale et poétique. Dans un autre genre, j’admire Grayson Perry qui, justement, se définit comme potier et se déguise en femme, il s’amuse du genre. J'apprécie particulièrement son humour British, chose très importante dans mon travail également !

 

Quel est votre lien avec Pantin ?

Cela fait maintenant 9 ans que j'ai mon espace de travail à Pantin. J'ai vu la ville changer rapidement. J'ai toujours apprécié la mixité culturelle à Pantin mais la gentrification est en train d'effacer cela petit à petit et l'installation d'ateliers d'artistes contribue malheureusement à ce phénomène. Mais il y a une belle énergie dans cette ville avec de belles perspective architecturales, le paysage urbain, le canal... L'espace public - considéré comme espace de travail - fait partie de mes questionnements actuels. En tant que femme cela me semble intéressant également. Généralement c'est un espace de passage pour les femmes, on le traverse mais on ne s'y attarde pas. Les hommes ont plus l’habitude d'investir ces espaces, d’y traîner un peu, de s'approprier un banc. Cette organisation sociale me pose question mais je ne sais pas ce que je pourrais bien en faire pour l’instant. En tout cas, il y a un vrai sujet à traiter en ce qui concerne l'art dans l'espace public à entendre comme des lieux d'expression libre.

 

Quel est votre lieu préféré de Pantin ?

Quand j’arrive à l’atelier à vélo j’apprécie beaucoup l’ouverture sur la ville que le canal procure, j’aime cette vue d’ensemble dégagée.

 

Qu’est-ce qui vous a fait du bien pendant le confinement ?

Le confinement a renforcé mon envie de m’engager politiquement ! Ça a renforcé mon désir de mettre du sens dans ce que je fais, artistiquement et dans la vie en général.

 

Pour aller plus loin :

http://jessicalajard.com/

@jessica.lajard

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