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Vendredi 7 juillet 1916

Papa a écrit à Camille pour lui annoncer la disparition de Joseph. Sa réaction en retour nous a tous surpris. Il a décidé de quitter Justine pour épouser Anne Grelier lors de sa prochaine permission. Mon frère a rencontré mon amie en janvier dernier1 et il semblerait qu'ils se soient revus plusieurs fois. Justine s'était plainte de la rareté de ses lettres, mais je n'aurais jamais imaginé qu'une autre lui faisait tourner la tête ! Dans son courrier, il nous explique que la disparition de Joseph lui a fait comprendre que l'urgence était de vivre et qu'il ne souhaitait plus être obsédé par la mort. Il garde de l'affection pour Justine et regrette sincèrement de la blesser. Anne, avec son métier d'ambulancière au plus près du front, est selon lui la seule qui peut le comprendre. Elle accepte le nouvel homme qu'il est devenu suite aux atrocités de la guerre. Je suis encore surprise de cette annonce.

 

Jeudi 29 juin 1916

Toujours aucunes nouvelles de Joseph... Je me plonge dans le travail pour ne pas sombrer dans le désespoir. J'enseigne depuis sept mois, et je suis désormais bien à l'aise avec ma classe. Je respecte les habitudes de l'école, notamment pour le placement de mes élèves dans la classe en fonction des notes obtenues aux compositions. Je classe les copies dans l'ordre décroissant, et attribue les places suivant ce classement. Celle ayant obtenue la meilleure note s'assied le plus près de mon bureau, la deuxième à côté, tandis que les notes les plus basses correspondent aux places au fond de la classe. Je rechigne cependant à appliquer les méthodes de certains de mes collègues. L'autre jour, l'un d'eux a traversé l'école avec une élève qui avait son cahier attaché dans le dos par deux pinces à linges, ouvert à une page remplie de ratures et de pâtés. On me dit pas assez ferme, mais je n'approuve guère l'éducation par l'humiliation. L'année scolaire se termine le 6 août, je n'ai pas encore décidé si je continuerai à enseigner à la rentrée prochaine. J'ai très envie de tenter ma chance dans le journalisme, en sollicitant plusieurs journaux.

Vendredi 23 juin 1916

Notre vie de famille est bouleversée et je m'impose d'écrire alors que je n'ai qu'une envie, celle de pleurer. Depuis une semaine sans nouvelles de Joseph nous nous attendions au pire. La lettre tant redoutée nous a été remise il y a deux jours, annonçant que mon frère était porté disparu depuis le 17 juin. Son bataillon du 132e régiment d'infanterie a été engagé au plus près du fort de Vaux, suite à la prise de celui-ci par l'ennemi le 7 juin dernier. Maman s'est effondrée en apprenant la nouvelle, mais dès le soir elle s'était reprise en nous conjurant de garder espoir. Joseph n'est pas encore déclaré mort même si de lourdes pertes sont à déplorer lors de ces combats dans la Meuse. Plusieurs Pantinois y sont morts comme notre ami Albert Denoyer. J'essaie de ne pas penser au cousin Victor, disparu en septembre 1915 et déclaré mort en octobre1.

 

 

 

 

 

 

Lundi 19 juin 1916

Alors que je me rendais chez tante Jeanne aux Quatre-Chemins, j'ai assisté hier soir à un événement qui se trouve à la Une des journaux aujourd'hui. Vers 18 heures, nous avons tous levé la tête vers le ciel lorsque deux avions qui survolaient la ville sont entrés en collision. Ils sont tombés en tourbillonnant, l'un sur un arbre et l'autre sur le toit de l'usine Félix Potin route des Petits-Ponts. Nous nous sommes précipités pour voir s'il y avait des blessés, mais le service d'ordre a rapidement écarté la foule pour laisser les pompiers procéder au dégagement des appareils. Pour éviter tout danger, la circulation des tramways a été arrêtée et le courant suspendu. À la surprise générale, les quatre aviateurs étaient indemnes. Aujourd'hui j'ai acheté plusieurs journaux qui relatent l'affaire. Les avions appartenaient à l'escadrille du Bourget, ils rejoignaient leur base au moment de l'accident, qui s'est passé à 1800 mètres d'altitude !

 

                           

 

 

 

Vendredi 9 juin 1916

Une bien mauvaise nouvelle m'est parvenue aujourd'hui. Une ancienne collègue de l'école de la rue de Montreuil, Marguerite Pusset, a perdu son mari. Le sous-lieutenant Maurice Pusset est mort le 23 mai dernier lors de la contre-attaque allemande après la reprise du fort de Douaumont par les troupes françaises1. Je ne connais pas très bien Marguerite, elle a quitté Pantin pour le 19e arrondissement de Paris à la fin du mois d'avril, mais je sais qu'elle a deux enfants de quatre et dix ans, et qu'elle est enceinte d'un troisième. Cela fait déjà trois mois que la bataille de Verdun a commencé. Plusieurs milliers de combattants français sont déjà tombés ou portés disparus, dont plusieurs Pantinois.

 

 

 

 

 

 

 

 

Samedi 3 juin 1916

On nous a annoncé aujourd'hui que plusieurs terrains de la ville allaient être mis à la disposition des habitants désirant cultiver des légumes. Le ministre de l'agriculture a fait un appel dans sa circulaire du 11 mai au développement de ce qu'il nomme la petite agriculture, c'est-à-dire le jardinage et les petits élevages qui sont entrepris au sein des familles, afin de contrer les difficultés que connaît l'alimentation publique1. En effet, les cultures individuelles et les petits élevages n'exigent qu'un travail intermittent, facile et à la portée de tous, quels que soient l'âge et la force. De plus, la multiplication des jardins à cultiver sur les terrains libres permettrait de donner une activité aux réfugiés, qui peuvent être très nombreux dans les communes, et d'améliorer leur condition. Pour commencer, tous les terrains appartenant à monsieur Bureau et situés sur le territoire de Pantin sont offerts à titre gracieux à toute personne désirant cultiver des légumes2. Je demanderai à Papa et Maman si je peux emmener Paul là-bas pour y faire pousser de quoi améliorer un peu nos repas.

 

Lundi 8 mai 1916

Ce matin, Hélène Brion m’a invitée à choisir, dans une petite présélection, la carte qu’elle pourrait envoyer à Pierre Brizon. Celui-ci est parlementaire de l’Allier, un département limitrophe du Puy-de-Dôme où elle est née. Il a fait l’École normale de Moulins puis celle de Saint-Cloud qui forme les professeurs d’École primaire supérieure mais aussi les professeurs d’École normale et les inspecteurs primaires. Pierre Brizon est un des trois députés socialistes à avoir fait le voyage en Suisse à Kienthal pour la conférence contre la guerre, malgré le gouvernement français qui a refusé de donner des passeports aux socialistes. C’est lui qui a rédigé le Manifeste de Kienthal adopté par les participants d’une dizaine de pays. Hélène me dit que de ce copieux texte, s’il n’y avait qu’une seule phrase à retenir ce serait : « Le devoir vital du prolétariat est donc de demander dès maintenant l’armistice immédiat pour entamer les pourparlers de Paix ».

Aux côtés de ces trois seuls Français, se sont réunis quarante-et-une personnes. Hélène, qui a voyagé en Russie, m’a parlé de la présence d’un Russe, Lénine, chef d’une des deux organisations socialistes du pays du tsar, on le dit vivre en Suisse. D'ailleurs fin 1915 elle avait rencontré un certain Trotski, réfugié à Paris, qui a rédigé le Manifeste de Zimmerwald qui proclamait déjà une hostilité à la poursuite de la guerre. Il y avait aussi à Kienthal un groupe d’une demi-douzaine de socialistes allemands dont la moitié était composée d’élus de parlements régionaux.

J’ai proposé la carte représentant à gauche la pacifiste autrichienne Bertha von Suttner ; elle appartient à une famille de nobles de Bohême. Journaliste, elle est la première femme à avoir obtenu le Prix Nobel de la Paix en 1905 et meurt fin juin 1914. Le texte évoque une phrase de la féministe et socialiste anglaise, Annie Besant. On voit, en-dessous, le Français Frédéric Passy en discussion avec le Suisse Élie Ducommun ; le premier a reçu le premier prix Nobel de la Paix en 1901 et le second, lui, l'a reçu un an plus tard.

Hélène entendait bien envoyer le mot dans une enveloppe mentionnant "La femme veut voter", un droit pour lequel elle se bat depuis nombre d’années.

Si Hélène est au fait de ces événements, c'est grâce à ses responsabilités à la Fédération nationale des Syndicats d’instituteurs, adhérente à la CGT.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Samedi 29 avril 1916

Aujourd'hui nous avons fêté les vingt et un ans de Justine, la fiancée de Camille. Les deux familles étaient réunies à la maison. Maman avait fait un gâteau. Nous avons tous tenté d'égayer la journée de Justine, mais j'ai senti que son sourire n'était qu'une façade. Elle m'a d'ailleurs prise à part en fin d'après-midi pour m'interroger sur la fréquence des lettres de mon frère. Son visage s'est décomposé lorsque je lui ai dit que nous en recevions une à deux par semaine. Il semblerait que Camille lui écrive de moins en moins et ses lettres sont de plus en plus courtes. Quant à moi, je n'écris plus de chroniques, l'enseignement m'occupe à part entière et une routine s'est installée. La guerre dure depuis bientôt deux ans et, bien qu'il soit terrible de l'admettre, nous nous sommes habitués à ses conséquences. La peur pour nos hommes ne nous quitte pas, tapie dans un coin de nos pensées, prête à jaillir à chaque nouvelle du front. Les restrictions et pénuries alimentaires font partie de notre quotidien et nous nous y sommes adaptés.

Samedi 4 mars 1916

Tout se passe bien à l'école ; j'aime enseigner et les instituteurs sont très attentionnés envers moi. J'apprécie particulièrement Hélène Brion, qui m'a proposé cet emploi. Cette femme est admirable ! Moi qui rêve de quitter la France et qui ne l'ai jamais fait, je lui envie ses voyages. À vingt-deux ans elle a passé une année en Allemagne, grâce à une bourse d'études du conseil municipal de Paris, ce qui lui a permis d'obtenir le certificat d'études en langue allemande de la Société pour la propagande des langues vivantes en France. Trois ans plus tard, en novembre 1907, grâce à sa connaissance de l'allemand, elle obtient un contrat pour une traduction et suit sa commanditaire jusqu'à Saint-Pétersbourg. Elle y séjourne jusqu'au mois d'avril de l'année suivante pour étudier le fonctionnement des écoles de la ville suite à une recommandation de l'ambassade de France. Enfin, des collègues m'ont confié qu'elle s'est également rendue en Angleterre, pour manifester avec les suffragettes pour le droit de vote des femmes1. Quelle audace et quelle énergie !

 

Jeudi 17 février 1916

Aujourd'hui nous avons reçu une lettre de Joseph, qui a fêté ses vingt-et-un ans vendredi dernier. Le colis que nous lui avions envoyé est arrivé juste à la bonne date, et il en était très content. Comme d'habitude nous avons joint à notre lettre des vêtements chauds et un livre, mais j'ai tenu à y ajouter quelque chose d'autre pour son anniversaire. Grâce à mon salaire d'institutrice je dispose maintenant d'un peu d'argent, et j'ai décidé d'offrir du chocolat à mon frère. Il s'est dit très touché de cette petite attention, et me voilà ravie d'avoir pu lui faire plaisir et d'améliorer quelque peu son quotidien au front.

Mercredi 9 février 1916

Papa est rentré avec une mauvaise nouvelle aujourd'hui. Un accident s'est produit cette nuit vers deux heures en gare1. Par suite d'une fausse manœuvre d'un aiguilleur, un train de messagerie dirigé sur un butoir est venu heurter un poste d'aiguillage et l'a renversé. L'aiguilleur, le pantinois Étienne Tison a été grièvement blessé tandis que le garde-frein, Alfred Lefèvre, était tué sur le coup. Il habite Paris et Papa qui le connaissait bien s'est chargé de prévenir sa famille. Le transport des troupes est au cœur de l'activité de la gare. La population ne réalise pas combien l’activité des cheminots est devenue difficile depuis le début des hostilités. Papa craint que la fatigue et l'accumulation des heures de travail ne favorisent les accidents.

 

Vendredi 28 janvier 1916

Cela fait presque deux mois que j'ai commencé à enseigner, et cela me plaît beaucoup. Il est très gratifiant de voir les élèves sous ma direction s'appliquer à déchiffrer les mots et progresser. Je m'entends très bien avec mes collègues de l'école de filles, mais aussi de l'école maternelle dont notamment Hélène Brion, dont j'admire l'intelligence et le tempérament passionné. Bien sûr, le travail de préparation des cours et de correction des cahiers me demande du temps et m'en laisse peu pour écrire mes chroniques, ce que je regrette. Mais à l'école je me sens utile, certes d'une façon différente de celle de Maman ou d'Anne qui participent plus directement à l'effort de guerre. Si elles aident les hommes d'aujourd'hui, moi je contribue à l'éducation de ceux de demain.

Mardi 18 janvier 1916

Aujourd'hui j'ai reçu une lettre à laquelle je ne m'attendais pas. celle d'Anne Grelier, mon amie de la rue Courtois engagée comme volontaire dans la Croix-Rouge. Je n'avais plus de ses nouvelles depuis son départ fin 1914 et souvent je pensais à elle. Sa lettre est très drôle, j'y retrouve bien mon amie enjouée et pleine d'esprit, capable de trouver le bon côté de n'importe quelle situation. Elle m'a écrit car le hasard a fait qu'elle tombe nez-à-nez avec mon frère Camille, au chevet d'un de ses camarades. Ils se connaissaient peu lorsqu'ils étaient tous deux à Pantin, mais elle l'a reconnu tout de suite. Je suis très contente de cette lettre. En plus des nouvelles d'Anne, j'ai eu celles de Camille qui va bien. En effet dernièrement, il nous écrit peu, et je sais que même Justine se languit de ses lettres.

Jeudi 6 janvier 1916

Cette année 1916 commence d'une façon bien singulière, il fait si doux qu'on se croirait plus au début du printemps qu'en hiver. Ces derniers jours on a pu observer des températures allant jusqu'à 14 degrés1, ce qui est bien au-dessus des quelques degrés habituels ! Dans les rues se mêlent frileux en manteaux épais et audacieux en vestes légères, comme si aucune tenue n'était vraiment adaptée à cette situation. La faune et la flore aussi sont chamboulées par ce dérèglement, il n'est pas rare de voir des jardins présentant des forsythias en fleur, butinés par des abeilles qui devraient être en plein hivernage. L'oncle Xavier nous a d'ailleurs envoyé une photographie sur laquelle on le voit en train de s'occuper de ses ruches. Quant à mes petits élèves, ils sont ravis de ce temps qui leur permet de profiter pleinement de la cour de récréation, et moi-même je préfère avoir à les surveiller sans grelotter.

 

Lundi 27 décembre 1915

Ce week-end j'ai participé à la Journée du poilu en faveur des Combattants sans famille et sans ressources1. Pendant deux jours, institutrices, débitants, négociants, membres de l'Union des femmes de France et de l'Union des cheminots, étaient mobilisés pour vendre toute sorte d'objets. Les moins chers étaient les insignes dont les prix étaient fixés par l'acheteur, les cartes postales à 0,10 francs, les médailles frappées par Bargas, à 1 franc pour celles en bronze argenté et 1,50 francs pour celles en bronze doré. Enfin, venaient les beaux bijoux de la maison Lalique, dont les broches pouvaient atteindre 100 francs ! Pour ces produits de valeurs, nous ne disposions que d'un exemplaire modèle. Les acheteurs repartaient avec un bon qui leur permettait de retirer leur achat directement à la maison Lalique.

Des prix pouvaient nous être remis en fonction de nos résultats. Je me suis montrée si convaincante pour le joli bijou doré de chez Lalique que j'ai réussi à en vendre douze. Or, si on parvenait à en vendre dix, on nous en remettait un ! Je suis rentrée à la maison ravie de ces deux journées qui m'ont fait apercevoir l'esprit de solidarité très présent chez les bénévoles et les donateurs.

 
Samedi 11 décembre 1915

Je termine à l'instant, À Rebours de Huysmans. Il m'est difficile de dire si je l'ai aimé ou pas. L'écriture y est superbe mais l'intrigue absente. Le monde de Des Esseintes, son héros, m'est détestable, si étranger qu'il m'a semblé visiter un pays éloigné alors même qu'il fait référence plusieurs fois à Pantin. J'ai noté dans mon carnet de lecture tous les passages sur ma chère ville. J'ai relevé en particulier ses allusions aux fragances exhalées par les parfumeries pantinoises, concurrentes de celles de la Côte d'Azur . « En plein mois de novembre, à Pantin, rue de Paris, le printemps persiste et voici que je ris, à part moi, des familles craintives qui, afin d’éviter les approches du froid, fuient à toute vapeur vers Antibes ou vers Cannes ». J'ai ri moi aussi à ce passage, car ce matin rue Jean-Jaurès, mon odorat a été troublé par l'odeur moins suave du fumier qui a vaincu celle des fumées d'usines.

Il n'est pas rare, en effet, que dans les cours on élève des porcs. Ainsi, une connaissance de café de Marie, Monsieur Théry, a été condamnée il y a quelques mois pour élevage de porcs sans autorisation dans une baraque dans la zone des Quatre-Chemins.

 

Mardi 7 décembre 1915

C'est sous la pluie que je me suis rendue à l'école pour ma première journée de classe. J'appréhendais mes débuts comme institutrice, mais tout s'est bien déroulé. Je n'ai pas retenu tous les prénoms de mes petits élèves, mais je les connaîtrai d'ici quelques jours. Jusqu'à présent j'ai employé mon temps à évaluer leur niveau, en lecture et en calcul notamment, afin de savoir où ils se sont arrêtés avec leur ancienne enseignante. Je n'ai pas été surprise de constater que deux mois seulement après la rentrée des classes, ils commencent juste à assimiler les syllabes formées d'une consonne et d'une voyelle. En effet, je me souviens que Paul n'avait commencé à lire qu'après trois ou quatre mois de classe. Je m'arrête là pour aujourd'hui, il me reste beaucoup de travail à faire pour les jours prochains.

Samedi 4 décembre 1915

Aujourd'hui la une du Petit Parisien m'a particulièrement intéressée. Un article annonce qu'à partir de demain, le journal publiera les mémoires d’Émilienne Moreau. Émilienne a seulement dix-sept ans mais tout le monde a entendu parler de sa bravoure. Elle habite à Loos-en-Gohelledans, une ville occupée par les Allemands. Le 25 septembre dernier, alors que les troupes britanniques lancent une attaque pour reprendre la ville, elle va à leur rencontre. Grâce aux informations qu'elle leur fournit, ils parviennent à détruire un fortin boche quasi inexpugnable. Elle installe ensuite un poste de secours chez elle pour y prodiguer des soins aux blessés. Et lorsque sa maison est cernée, elle abat deux fantassins ennemis à coup de revolver à travers la porte. Face à tant de courage on ne peut être qu'admiratif ! Je pense qu'à sa place j'aurais été terrifiée et incapable du moindre geste. Je vais tâcher de me procurer le journal tous les jours, j'ai très envie de lire l'histoire racontée par Émilienne.

 

Mercredi 1er décembre 1915

Encore une triste nouvelle aujourd'hui. On vient d'apprendre que Louis Le Briquer, qui habitait au numéro 17 de notre rue, est mort samedi 27 novembre dernier à l'hôpital Sainte Anne de Toulon, où il a succombé à ses blessures1. On le connaissait bien, il allait avoir vingt ans cette année comme Joseph. Son frère aîné Auguste fut tué à l'ennemi il y a deux mois, il avait 23 ans et habitait avec lui2. Louis est le seizième homme à mourir à la guerre rien que dans la rue Jacquart, et le deuxième ce mois-ci après Raymond Vernier qui est mort le 73. Quand cela va-t-il s'arrêter ?

 

     

Samedi 27 novembre 1915

Je ne me suis finalement pas rendue chez monsieur Bondy jeudi, car j'étais clouée au lit avec de la fièvre. Il semblerait que contrairement à mes craintes, ce n'est pas ce vieux monsieur qui n'était pas assez couvert, mais moi ! J'ai dû prendre froid et je n'ai pas quitté ma chambre de la journée. J'ai donc envoyé Marie-Louise à ma place pour lui faire ses commissions et elle m'a assurée qu'il était bien installé chez lui. Elle a trouvé en lui un délicieux conteur. Monsieur Bondy m'a fait parvenir par son intermédiaire une gentille carte me souhaitant un bon rétablissement.

Mardi 23 novembre 1915

Le temps est bien sec en ce moment mais il commence à faire très froid, les températures sont passées sous zéro degré à plusieurs reprises1. Jeudi lorsque je porterai ses commissions à monsieur Sylvain Bondy, comme chaque semaine, je m'assurerai qu'il est bien équipé. J'ai demandé à Maman une de nos couvertures, pour être sûre qu'il soit bien au chaud le soir. Il faudrait que je n'oublie pas de vérifier sa réserve de charbon.

 

Vendredi 19 novembre 1915

Je suis impatiente de commencer à enseigner, même si je dois admettre ressentir un peu d'appréhension. J'espère être capable de tenir ma classe. Avec la guerre, les hommes absents, les privations, certains enfants sont perturbés. J'aurai en charge des élèves de 6 à 7 ans, qui apprennent la lecture. Pour me préparer, l'école m'a prêté des exemplaires des manuels utilisés par le personnel enseignant. Je pense commencer par la Nouvelle méthode simplifiant l'enseignement de la lecture1. Elle décompose le langage en sons purs et en sons articulés. Elle habitue ainsi les yeux de l'élève à diviser les signes écrits comme l'oreille divise les sons représentés par ces signes, c'est-à-dire en autant de parties distinctes qu'il faut de mouvements de bouche réels et successifs pour produire ces mêmes sons. Il paraît complexe de parvenir à apprendre à des enfants ce qui me semble si naturel, mais je pense que les heures passées à aider Paul à faire ses devoirs me serviront dans ce nouveau défi.

 

 

Lundi 15 novembre 1915

Le temps étant sec et agréable aujourd'hui, j'ai décidé d'aller me promener en ville. J'ai alors rencontré Justine, la fiancée de Camille. Elle a rougi quand je l'ai félicitée pour la bonne nouvelle et a confirmé ce que nous pensions tous à la maison : Camille et elle se sont vus lors de la permission de mon frère. Nous avons évoqué ensemble les changements survenus chez lui depuis son départ pour la guerre, et les larmes sont montées aux yeux de Justine. J'ai vite changé de sujet, en évoquant plusieurs de nos connaissances communes. Je suis ravie à l'idée qu'elle rejoigne bientôt la famille Lutz ; elle est gentille et honnête, et j'imagine que sa douceur et sa patience seront les bienvenues au retour du front de son fiancé.

Vendredi 12 novembre 1915

Aujourd'hui j'ai profité que Paul allait chez son ami Jacomo après l'école pour rencontrer Hélène Brion, l'institutrice de la rue Candale dont m'a parlé Marie-Louise. Elle l'avait déjà mentionnée lorsqu'elle me racontait son temps passé à apporter son aide aux soupes populaires créées en septembre 1914 par l'enseignante. Marie-Louise ne dit que du bien d'elle et ne cesse de venter son implication dans cette action. En effet, celle-ci assiste aux distributions, fait les comptes, installe le matériel, fait les corvées pour le ravitaillement et n'hésite pas à éplucher les légumes à l'occasion ou à tirer la voiture à bras qui transporte le charbon.

J'ai découvert une femme énergique qui semble aimer son métier. Elle m'a expliqué que la place de remplaçante était à pourvoir début décembre, car l'institutrice actuellement en poste partira en congé de maternité. Je lui ai alors fait part de mon envie de faire ce remplacement, et elle m'a présentée à la directrice qui m'a interrogée sur mes diplômes. Le courant est très bien passé avec cette dernière, et elle m'a annoncé que je pourrai prendre mon poste dès que l'enseignante titulaire partira en congé. J'ai couru annoncer la nouvelle à Tante Jeanne, qui était très contente pour moi.

 

Mardi 9 novembre 1915

Camille nous a fait passer une lettre par notre voisin Lucien Francq, qui a obtenu une permission de quatre jours. C'est une bien longue et triste lettre que mon grand frère nous a écrit là, certain que grâce à Lucien elle échapperait à la censure. Livrer enfin les horreurs de son quotidien l'aidera, je l'espère. Henri, un professeur de littérature dont Camille était devenu proche, a été tué. Il s'entend bien avec l'ensemble de ses camarades mais les causeries avec Henri sur leurs lectures et leurs rêves d'avenir lui permettaient de conserver un peu d'humanité. Depuis plusieurs jours, là où il est, il pleut par intermittence, l'eau dégouline partout, l'intérieur des tranchées n'est que boue et gadoue, tout manque sauf les rats. Ses voisins sont des cadavres ; il est sale, épuisé et ne pense qu'au seul repas froid du soir. Mais par dessus tout, il pense à Henri, déchiqueté par la mitraille et resté sur le terrain. Camille a le sentiment d'avoir abandonné son ami.

À la fin de sa lettre, il nous fait promettre de ne rien dire à Justine. Elle s'est montrée courageuse dans la séparation alors pourquoi ajouter à son angoisse ?

Je suis bouleversée. Par les soldats que soigne Maman nous avions une idée juste de la réalité des tranchées ; leurs descriptions sont parfois apocalyptiques. Pourtant, c'est comme si la vérité n'avait pas pénétré en moi jusqu'à présent et que là elle m'atteignait physiquement. J'aimerais serrer dans mes bras mon grand frère et le consoler.

 

Vendredi 5 novembre 1915

Aujourd'hui j'ai vu mon amie Marie-Louise qui m'a fait part d'une proposition très intéressante. Lors d'une soupe populaire à laquelle elle a participé, elle a rencontré l'organisatrice, Hélène Brion, enseignante à l'école maternelle de la rue Candale. Celle-ci lui a annoncé qu'un poste d'institutrice remplaçante se libérait à l'école de filles. Marie-Louise ne peut en profiter car elle doit prendre soin de sa pauvre mère malade. Elle lui a donc parlé de moi. Ces temps-ci je m'interroge beaucoup sur mon entrée à l'école de journalisme, je me demande si je ne devrais pas attendre car poursuivre ma scolarité engage financièrement Tante Jeanne. De plus, enseigner pendant un an me ferait bénéficier d'une expérience professionnelle et gagner en maturité ; il en faut pour être une bonne journaliste. Maman et Papa sont tous les deux très pris par leur travail et cela serait bien aussi si j'étais plus présente à la maison.

 

Mardi 2 novembre 1915

Joseph a reçu la poudre contre les poux. Toujours à plaisanter, il regrette presque de devoir livrer bataille à ces « pegosses ». Il commençait à s'habituer à ces nouveaux petits compagnons. Il me demande aussi de lui trouver des nouvelles partitions de chansons à la mode. Un de ses copains s'est révélé être un as de l'harmonica et à eux deux ils régalent la compagnie de leurs chants et musique. Dans les tranchées, croyez-vous ça !

Je vais confier cette mission à Marie qui est très au fait des dernières nouveautés et qui a toujours eu un petit faible pour Joseph.

Vendredi 29 octobre 1915

Hier avec Paul nous avons fêté ma réussite au baccalauréat en allant à la Matinée littéraire et artistique1. Elle était organisée pour les élèves et les membres des patronages des écoles communales de garçons et de filles de la banlieue. À deux heures et demie nous étions dans la salle de l'école des filles, au 28 rue de Montreuil. Le programme comprenait deux parties. Pour commencer, il nous a été présenté Horace et Le Cid de Corneille puis la seconde partie fut composée de chansons, poèmes, récits et comédies en vers. J'ai surtout apprécié la Romance patriotique sur la mort du jeune Bara et la Chanson des pauvres vieux. Chaque élève avait le droit d'amener deux personnes de sa famille, aussi étions-nous assez nombreux. Ce fut un très bon moment, j'espère qu'il aura à nouveau lieu l'année prochaine !

 

   

Jeudi 28 octobre 1915

La journée fut froide et pluvieuse mais pour moi elle a été lumineuse. J'ai obtenu mon baccalauréat ! Quelle fierté, je suis sur un petit nuage.

Je suis allée voir aujourd'hui l'affichage des résultats au lycée, et cette fois mon nom apparaissait sur la liste des admises ! Avec mes camarades nous avons sauté de joie dans la cour, tout en essayant de nous contenir un peu face aux malheureuses qui ont échoué. Je suis ensuite rentrée à la maison le plus vite possible pour le dire à Papa et Maman. J'ai eu la chance de les trouver attablés avec tante Jeanne, à qui j'ai également pu annoncer la bonne nouvelle. Je suis si heureuse d'avoir enfin réussi, et d'avoir pu leur montrer qu'ils ont eu raison de croire en moi et de me permettre de poursuivre mes études jusque-là. Il faut maintenant que je fasse les démarches pour intégrer l'école de journalisme.

Mardi 26 octobre 2015

C'est le cœur plein de joie et d'espoir que j'écris ce soir. Camille nous a annoncé dans sa lettre reçue aujourd'hui qu'il se fiançait avec Justine Bourgon. Nous la connaissons bien, elle habite rue de Montreuil et sa mère est amie avec Maman. Cela faisait déjà quelques temps que je soupçonnais que les regards jettés à mon frère par Justine n'étaient plus ceux empreints de camaraderie de notre enfance. J'imagine qu'ils se marieront à la fin de la guerre. Cela serait un excellent moyen de penser à l'avenir et d'aller de l'avant.

Samedi 23 octobre 1915

Monsieur Fleury a été arrêté route de Flandre alors qu'il conduisait son automobile à une vitesse de plus de 40 kilomètres à l'heure ! C'est une honte de rouler à une telle allure en pleine ville. En réalité je suis un peu hypocrite, car je trouve ça prodigieux. Je rêve de conduire une automobile et de faire un long voyage, ou même de faire un petit voyage comme passagère. Monsieur et madame Rémy, de la savonnerie, en possèdent une et Tante Jeanne, qui est une de leurs amis, avait déjà fait un voyage avec eux dans leur premier véhicule.

 

 

 

 

 

 

 

Mercredi 20 octobre 1915

Maman a reçu une lettre du cousin Robert. Il est dans l'Argonne. Lui et son frère Gustave sont de véritables clowns et leurs rares visites ont toujours été un moment de fête pour nous autres, les enfants. Maman en lisant sa carte, somme toute assez banale, a dû penser à l'une de ses pitreries car elle souriait. Je me suis rendue compte alors, qu'il est de plus en plus rare de la voir sourire.

 

 

 

Lundi 18 octobre 1915

La messe était ce dimanche pour Victor. Il était difficile de retenir nos larmes. Ma tante est brisée et mon oncle ne tient debout que grâce à son obsession de récupérer le corps ou au moins des souvenirs indiscutables de son fils. Gabrielle, elle, auparavant si vive et si coquette, est devenue invisible sous ce voile noire et cette étoffe lourde, véritable barrière à la lumière. Elle a rejoint toutes ces veuves anonymes qu'on voit dans les parcs et dans les rues. J'ai réalisé tout à coup combien les femmes étaient nombreuses et que nous nous acheminions vers une rue sans jeunes gens, sauf ceux en uniforme. Avant de nous séparer nous nous sommes rendus chez nous prendre du café et du gâteau. Paul, toujours aussi délicat et attentif, en a profité pour entraîner René dans sa chambre et j'ai entendu des rires.

Vendredi 15 octobre 1915

Pas de pluie et un temps doux, cela me donne du courage. Les épreuves de la deuxième session du baccalauréat commencent demain ! J'ai beaucoup travaillé et je compte bien réussir, après l'échec de juillet. J'étais alors très préoccupée par tous les événements autour de moi, et il m'était difficile de me concentrer. Même si la situation est toujours la même, les permissions de mes frères cet été ont fait un grand bien à toute la famille. Il fut terrible de les voir à nouveau nous quitter mais j'ai réussi à me remettre au travail de façon plus efficace. Je dois obtenir ce diplôme pour moi et les miens.

 

Jeudi 14 octobre 1915

Joseph nous annonce qu'il retourne dans les tranchées. Il nous demande de ne pas nous inquiéter, lui et ses camarades forment une bonne équipe et veillent les uns sur les autres. Il dit être prudent. Il aurait bien changé. Naturellement, il est de nouveau amoureux ! Une des infirmières qui l'a soigné s'est révélée être la plus jolie jeune fille qu'il ait rencontrée, « d'une beauté surnaturelle, douce, espiègle et très rieuse ». J'imagine qu'une longue correspondance va s'en suivre. Je mettrais bien Alphonsine en garde, puisqu'Alphonsine est le prénom de cette personne « unique au monde » et lui dirais que si Joseph est toujours sincère, il n'est guère constant. Mais je n'ai pas le temps car le baccalauréat approche et il faut que je travaille.

Mardi 12 octobre 1915

Il faisait très beau aujourd'hui, et Papa nous avait réservé une belle surprise. Il nous a demandés d'être devant les grilles de l'hôtel de ville à 6 heures en fin d'après-midi. Il avait pris rendez-vous pour nous tous chez le photographe place de la Mairie. Pourquoi n'y avons-nous pas pensé plus tôt ? Camille et Joseph pourront ainsi garder près d'eux un souvenir de nous. Tante Jeanne avait dû deviner l'objet de ce rendez-vous car elle était fort élégante. Maman a protesté qu'elle n'avait pas été prévenue et qu'elle donnerait une vilaine image d'elle à ses fils. Papa a alors rétorqué que c'était de la coquetterie car quoi qu'elle porte elle était toujours aussi jolie.

Jeudi 7 octobre 1915

Il a fait bon aujourd'hui et c'est au soleil que j'ai lu le courrier.

Camille a reçu notre paquet. Il dit qu'on va le rendre gourmand ! Joseph, lui, est à l'hôpital pour quelques jours. Il a de la fièvre. C'est bien la première fois que nous nous réjouissons de savoir malade l'un des nôtres. Malheureusement la nouvelle est arrivée trop tard pour que Papa aille le voir. En train cela aurait été facile.

Lundi 4 octobre 1915

Ce soir nous avons eu la visite de Victor, le frère aîné de papa, qui est venu nous annoncer une effroyable nouvelle. Son fils de 28 ans, Victor, porté disparu depuis le 25 septembre dernier1 a finalement été déclaré tué à l'ennemi2. Nous sommes sous le choc. Je connaissais bien mon cousin ; il habitait au 195 rue de Paris et venait souvent nous voir. Camille et Joseph le considéraient comme un modèle, car moins de dix années les séparaient. Nous sommes bouleversés par cette disparition et nous pensons surtout à sa famille, ses parents, Gabrielle, son épouse, et René, leur fils qui vient de fêter ses huit ans le 18 septembre3. C'est le premier décès de soldat qui me touche d'aussi près et cela ne fait qu'accroître notre inquiétude pour mes frères.

 

 

 

 

                      

 

Jeudi 30 septembre 1915

En ce moment je lis beaucoup la presse afin de m'inspirer du style des journalistes pour améliorer mon écriture. À la lecture des tirages de ces derniers jours, il est évident qu'après plus d'un an de conflit, cette guerre n'est pas aussi courte que ce que tout le monde le pensait et sera longue. De nouveaux pays mobilisent leurs troupes, telles la Bulgarie, la Grèce ou la Roumanie. Maman, qui rentre harassée chaque jour de l'hôpital, désespère devant le nombre de jeunes hommes mutilés ou tués et déplore cette chair à canon supplémentaire. Nous nous demandons tous jusqu'où cela va-t-il aller ! Quand nos frères et nos pères pourront-ils enfin rentrer ?

 

              

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Dimanche 26 septembre 1915

Pour consoler Marie nous sommes allées au Casino Cinéma à la séance de 14h. Elle tenait absolument à voir la Dame de Monsereau d'Alexandre Dumas. La séance était épatante, en plus de ce grand drame de cape et d'épée et d'animations très drôles, était projeté un autre film qui se passait au Far West, La voie d'acier !

Mes parents n'apprécient pas que j'aille au cinéma des Quatre-Chemins. En effet, il n'est pas rare qu'en plus des vols à la roulotte, des individus se bagarrent et sortent des armes. Enfin, on me l'a raconté, moi, je ne l'ai jamais vu. Mais si j'étais là, c'était pour de bonnes raisons. Marie est blanchisseuse à son compte et en dépit de son énergie et de son efficacité, elle a bien de la peine à survivre. Or hier, un malhonnête lui a dérobé le linge qu'elle avait déposé sur les tréteaux du lavoir, au 84 de la rue de Flandre. Je lui ai donc offert sa place ou plus exactement Tante Jeanne nous a offert nos places.

Jeudi 23 septembre 1915

Journée chaude et pluvieuse

 

Jeanne Desloges est venue ce soir demander un conseil à Papa. Hier, son locataire, Reiser, un mauvais sujet, l'a menacée. Elle a mis à profit son absence pour chercher son arme. Elle en a trouvé deux au-dessus de l'armoire ! En dépit de l'arrêté municipal prescrivant le dépôt des armes à feu, elle hésite à les porter au commissariat. Elle connaît la mère du jeune homme, une dame très respectable qui habite rue de Paris. Papa l'engage à se rendre au plus tôt au commissariat. Les faits divers avec armes à feu sont encore trop nombreux, en particulier aux Quatre-Chemins. À la violence de la guerre, on ne doit pas ajouter celle de la rue.

Dimanche 19 septembre 1915

Je n'en reviens pas de déjà fêter mes 19 ans, l'année est passée si vite !

Jeudi 16 septembre 1915

Journée douce et sèche

 

Il semblerait que ma bonne étoile soit de nouveau avec moi : la deuxième session du baccalauréat vient d'être annoncée1, j'ai une seconde chance après mon échec du mois de juillet. Je sais que je ne serai pas la seule de ma classe à tenter à nouveau d'obtenir ce diplôme. Les inscriptions commencent le 20 septembre, et les épreuves sont dans un mois. Je vais donc me replonger dans mes révisions dès maintenant, et cette fois-ci je compte bien réussir.

 

 

 

Samedi 11 septembre 1915

Journée douce et sèche

 

 

Le capitaine Quinard, le commissaire militaire de la gare, a trouvé deux jeunes de 13 et 16 ans qui se cachaient dans un train de la gare de marchandises. Avant-hier, ayant appris qu'un départ des troupes devait avoir lieu le lendemain matin, ils ont décidé de se rendre sur le front. Ils ont pris le train à Béziers avec les troupes et sont arrivés en gare de Pantin. Après un passage au commissariat de la mairie, Louis et Georges ont été renvoyés dans leur famille. Maman pense qu'on aurait dû leur faire visiter son hôpital juste à côté. Cela les aurait dissuadés à jamais de s'engager. D'une manière générale, si les reportages des journaux étaient plus réalistes, on trouverait moins d'héroïsme chez nos jeunes gens.  
Lundi 6 septembre 1915

Journée douce et sèche

 

Pantin est une ville industrieuse et moderne, mais cela n'a pas que des avantages. La circulation devient de plus en plus difficile. Hier, la voiture de monsieur Ferdinand Jullien, le marchand de verrerie de la rue Auger a été tamponnée par un tramway de l'Est parisien. Monsieur Jullien a une légère blessure au front et une fracture au poignet et son cheval a lui aussi été blessé. Le Wattmann, pourtant responsable, sort naturellement indemne de l'affaire.

Mercredi 1er septembre 1915

Journée douce et sèche

 

Aujourd'hui les gros titres des journaux portaient tous sur le tragique événement de la mort d'Adolphe Pégoud. Ce héros de l'aviation est mort hier, son avion a été abattu par un Boche au dessus de Petit-Croix, à l'est de Belfort. Il n'avait que 26 ans et son avenir était si prometteur ! Il l'est l'un des premiers à être parvenu à faire une boucle complète avec son avion, un looping comme dit Joseph. Je me souviens de la période où c'est arrivé, fin 1913, la presse ne parlait que de ça ! Je crois d'ailleurs que Camille a toujours des articles à ce sujet, lui qui rêve d'aviation et s'était passionné pour ces prouesses aériennes.

 

 

 

 

 

 

 

 

Mercredi 25 août 1915

Journée chaude et sèche

 

Ce soir c'est le coeur lourd que j'écris. Avant le dîner, Joseph est allé voir ses anciens coéquipiers de l'Olympique de Pantin, du moins ceux qui ne sont pas partis au front. Lorsqu'il est rentré, on a tout de suite remarqué qu'il était triste. Maman lui a demandé si tout allait bien et il a fondu en larmes, en disant : "Je n'ai rencontré chez mes anciens camarades qu'égoïsme et indifférence. Nous autres combattants, nous sommes presque oubliés." Nous avons réussi à lui faire parler de son quotidien au front, de l'horreur des nuits dans les tranchées et de ses frères d'armes tombés sous les bombes. On sent qu'il essaie d'être courageux, mais il n'a que vingt ans et ces mois à faire la guerre ont été plus durs que l'ensemble de toutes nos vies réunies !

 

 

Mardi 24 août 1915

Journée douce et sèche

 

Joseph est enfin arrivé ! Nous l'attendions avec impatience en début d'après-midi, mais ce n'est que vers 17 heures que nous l'avons vu passer la porte. Après de longues embrassades, je l'ai observé et j'ai pu constater chez lui les mêmes changements physiques que chez Camille. Il est bien plus maigre qu'avant son départ ; sa belle carrure qu'il devait à la pratique du football semble avoir fondu. Et cette barbe qu'il arbore, lui qui avait l'habitude de se raser consciencieusement chaque matin, le vieillit de plusieurs années. Cependant, au contraire de Camille, il semblerait qu'il ait conservé son caractère jovial. Il a taquiné Paul sur sa poussée de croissance et m'a fait rougir en me questionnant sur d'éventuels prétendants. On a tous été surpris de le voir sortir une bouffarde pour fumer ; c'est un gamin qui est parti il y a plusieurs mois mais c'est un homme qui est revenu. Qu'il est bon de le revoir !

Jeudi 19 août 1915

Journée douce et sèche

 

Aujourd'hui l'ouverture du courrier fut un moment de grande joie. Joseph nous a écrit pour nous annoncer qu'il avait obtenu sa première permission, il sera à la maison dans quelques jours ! Contrairement au retour de Camille qui avait été une vraie surprise, nous avons cette fois-ci le temps de nous y préparer. Avec Maman, nous prévoyons de cuisiner un vrai festin, en dépit des restrictions et de la pénurie de certains aliments. Nous avons également quelques jours pour nous faire à l'idée que ce n'est pas le jeune homme qui est parti en décembre qui va rentrer chez lui. Les changements observés chez Camille nous font craindre que Joseph aura probablement subi lui aussi une transformation. Paul avait été très impressionné, il est encore jeune et je sais qu'il ne saisit pas toujours à quel point cette guerre est terrible.

En dépit du bonheur que nous éprouvons face au retour des mes frères après un an d'absence, nous ne pouvons nous empêcher de regretter qu'ils n'aient pas obtenu leurs permissions en même temps.

Mardi 27 juillet 1915

Journée douce et sèche

 

Je crois qu'aujourd'hui nous avons tous pris pleinement conscience des effets de la guerre sur nos jeunes gens. Lors du déjeuner, Paul a demandé à Maman la permission d'accompagner tante Jeanne ce samedi à Paris, pour aller voir une de ses amies dont la chienne vient d'avoir une portée. À Maman qui demandait où habitait cette amie, Paul a répondu, près de la station de métro Combat. Camille a dit en souriant mi-sérieusement mi-humoristiquement : « Voilà un signe du destin, les circonstances font que je vais prendre un aller-retour pour Combat. Je n’utiliserai que l’aller. Certains de mes camarades ont fait de même, persuadés qu’en gardant le billet de retour, ils reviendront vivants de cette guerre ». Tout le monde s'est tu autour de la table, et les larmes sont montées aux yeux de Paul. Camille est si différent d'il y a un an ! Lui qui était si doux, parle maintenant avec rudesse et semble être sans cesse sur le qui-vive. Il ne m'a presque rien dit sur ce qu'il a vécu au front, en dépit de mes questions, alors j'imagine le pire.

Lundi 26 juillet 1915

Journée douce et sèche

 

Aujourd'hui j'ai fait une longue promenade avec Camille le long du canal. Il m'a interrogée sur la vie à la maison en son absence, ainsi que sur mes études. Il était bien sûr désolé pour mon échec au baccalauréat. J'ai tenté de le questionner sur la vie dans les tranchées, mais il s'est plongé dans le silence et n'a plus dit un mot jusqu'à notre retour à la maison. Je suis inquiète pour lui et, à la façon dont Maman le regarde, je sais qu'elle ne dit rien mais n'en pense pas moins.

Dimanche 25 juillet 1915

Journée douce et sèche

 

Aujourd'hui c'était l'anniversaire de Papa, et le moins que l'on puisse dire, c'est qu'il se souviendra de ses 45 ans ! Alors que l'on se mettait à table pour le déjeuner, quelqu'un a frappé à la porte. C'était Camille ! Il fait partie des premiers soldats français à se voir accorder la permission de six jours décidée par le gouvernement dimanche dernier. Un train l'a déposé à Paris, gare de l'Est, puis il a pris le tramway jusqu'à Pantin. Quelle surprise et surtout quelle immense joie de le voir chez nous, après presque un an au front ! Chacun voulut l'embrasser et lui parler en même temps, c'étaient des rires et des pleurs tout à la fois. Papa a insisté pour qu'il aille d'abord se laver, je pense que c'était pour que lui et maman puissent se ressaisir. Puis il se mit à table avec nous. Camille a tellement changé ! Joseph devrait également obtenir ces quelques jours de repos qui sont accordés à tous les soldats. Cet après-midi, de nombreux Pantinois sont venus lui rendre visite, la nouvelle de sa venue s'étant vite répandue, et il a dû répondre à leurs questions jusqu'à tard le soir. Je n'en reviens toujours pas qu'il dorme dans cette chambre qui est la sienne, et non sur un champ de bataille.

 

 

 

Vendredi 16 juillet 1915

Journée chaude et sèche

 

La mairie a décidé la semaine dernière de prolonger le fonctionnement des fourneaux économiques. Cela s'imposait, les mères devant assurer seules l'entretien de leur famille sont nombreuses, auxquelles il faut ajouter les chômeurs et les familles de réfugiés. Manger au moins une fois par jour un bouillon, un peu de viande et des légumes permet à ces familles de survivre, mais pour certaines quelle humiliation de se rendre là-bas.

 

Mardi 13 juillet 1915

Journée douce et pluvieuse

 

C'est avec une grande déception et tristesse que j'écris ces mots : j'ai échoué au baccalauréat. Les résultats ont été affichés hier, et j'avais la gorge si serrée que je n'ai pas pu écrire tout de suite. Je savais que je n'avais pas été brillante, mais subsistait tout de même en moi l'espoir d'être reçue. Toutes ces heures à travailler pour rien, les allers-retours au lycée, et surtout l'argent dépensé par mes parents et tante Jeanne pour m'offrir les meilleures chances de réussite. Je crois que c'est ce qui me peine le plus, savoir que je les déçois, en ratant cet examen. Il va falloir que je continue de travailler et que je me prépare pour la prochaine session, car sans le baccalauréat, je n'intégrerai jamais l'école de journalisme.

Lundi 12 juillet 1915

Journée douce et sèche

 

Le temps est doux et sec depuis plusieurs jours, espérons qu'il en est de même pour mes frères.

Pour la deuxième année consécutive, Camille n'est pas avec nous le jour de son anniversaire. Il fête ses 22 ans au front. Nous pensons tous très fort à lui.

Vendredi 9 juillet 1915

Journée chaude et sèche

 

Ça y est, mon sort est scellé, je viens de passer la dernière épreuve du baccalauréat. J'ai vraiment essayé de faire au mieux, mais je dois dire que je ne suis pas des plus optimistes quant aux résultats. Le sujet de philosophie était très ardu. Je sais qu'il aurait fallu que je révise plus, mais la situation est difficile cette année. Nous sommes dans l'attente constante de nouvelles de mes frères, avec chaque fois la même appréhension qu'un malheur soit arrivé.

Mercredi 30 juin 1915

Journée douce et pluvieuse

 

Aujourd'hui il y a eu un gros orage sur Pantin avec des pluies très intenses. Paul riait et criait à la fenêtre. Un prétexte pour libérer une tension permanente ? Maman et Papa sont-ils très pris par leur travail ou veulent-ils s'y noyer ? Je dois être plus attentive à lui.

Vendredi 4 juin 1915

Journée douce

 

Cette année nous n'aurons pas fêté l'anniversaire de Maman. La journée était douce, nous aurions pu faire une promenade en soirée sur les buttes et manger le gâteau comme d'autres fois avec Pantin à nos pieds. Mais elle qui n'aime pas être au centre de l'attention a refusé que nous célébrions ses 45 ans alors que ses deux aînés étaient au front.

 

Vendredi 28 mai 1915

Journée douce et sèche

 

Aujourd'hui, j'ai essayé de détourner mon attention de la guerre pour me concentrer sur mes études. En effet, je viens de m'inscrire pour la session ordinaire du baccalauréat. Je jouerai mon avenir à partir du 1er juillet prochain, ce qui est très bientôt quand j'y pense ! Jusque là, je vais devoir me concentrer autant que je le peux sur mes révisions, et tenter de faire abstraction de ce terrible conflit qui affecte notre vie. La guerre, je l'espère, ne durera pas, et lorsque la situation redeviendra normale, je dois être prête à devenir la grande journaliste que je rêve d'être.

Dimanche 23 mai 1915

Journée chaude et sèche

 

Hier, l'Italie a décrété la mobilisation générale, elle doit déclarer aujourd'hui la guerre à l'Autriche-Hongrie1.

Je n'ai aucune nouvelle d'Anna Fabacchini. J'aimerais tant savoir ce qu'elle est devenue. Est-elle restée en Italie ? Son père a-t-il décidé un départ vers un pays plus accueillant ? Peut-être aux États-Unis, mais où auraient-ils trouvé l'argent ?

 

 

Mardi 18 mai 1915

Journée douce et sèche

 

La journée commence très bien. Nous avons reçu une carte de Joseph et une lettre de Camille.

Joseph a passé une bonne nuit et pour le moment tout va bien. En plus de nous embrasser très tendrement, il nous demande de donner le bonjour aux copains de l'Olympique, restés à Pantin. De même que Camille, il a reçu le colis de tante Jeanne mais pas encore le nôtre. Elle leur avait fait adresser à chacun une boîte toute faite de la Maison Fourey-Galland de la rue Saint-Honoré. Leurs expéditions doivent être plus efficaces que celles des particuliers. Comme souvent, Camille est plus disert.

Dimanche 9 mai 1915

Journée douce et sèche

 

Pour une surprise ce fut une belle surprise ! Tante Jeanne avait réservé pour hier soir trois places à l'Opéra Comique pour "Marouf savetier du Caire". Ah ! qu'il est bon de rire. Tout était parfait, les décors, la musique, les voix. C'était très enlevé, on avait à peine le temps de respirer. C'était mon premier opéra, aussi est-il un peu prétentieux de donner mon avis, mais le public qui lui devait être composé majoritairement d'habitués, était enthousiaste. Paul veut devenir décorateur d'opéra et moi je suis encore sous le charme de monsieur Périer. Quel artiste ! Lorsque je serai journaliste, je tiendrai aussi la chronique spectacles. Et pour nous laisser un souvenir inoubliable, nous avions pris une petite collation avant le spectacle. Les cafetiers commencent à réinstaller les terrasses, les bus ne sont pas de retour mais les tramways sont plus nombreux, Paris retrouve ses habitudes.

 

Mercredi 5 mai 1915

Journée douce et humide

 

En dépit de la situation, nous avons tout fait pour que les 12 ans de Paul se passent dans la joie. Il est encore si jeune, Maman essaie de le préserver et de le garder innocent le plus longtemps possible. Et puis aujourd'hui, c'était également l'anniversaire de tante Jeanne et on peut toujours compter sur elle pour être de bonne humeur. Après un clin d'œil en direction de Maman, elle nous a promis une surprise pour samedi.

 

Lundi 19 avril 1915

Journée douce et sèche

 

Je me suis inscrite à la bibliothèque municipale qui est située au rez-de-chaussée de notre bel hôtel de ville. J'ai reçu le numéro de lecteur 2114. Toujours curieuse, j'ai appris par l'employé de mairie que Pantin avait un fonds de plus de 4 000 volumes. En 1913, il a été prêté 14 042 livres. Avec la guerre les sorties ont malheureusement diminué et seulement 9 592 volumes ont été prêtés. Nous avons continué de deviser sur les goûts des Pantinois qui sont très variés. La lecture publique sera un de mes premiers sujets quand je serai journaliste. Nous avons été interrompus car Madame Rauscher, de la société d'importation de Chêne attendait. Elle s'est souvenue de moi et m'a saluée fort aimablement.

Pour cette fois-ci j'ai choisi : Quo vadis ? le roman de Henryk Sienkiewicz, Lise Fleuron de Georges Ohnet et enfin Bel ami de Maupassant.1

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Vendredi 16 avril 1915

Journée douce et sèche

 

La guerre bouleverse nos vies et a marqué ma dernière année au lycée Victor Hugo. En plus de la préparation aux épreuves du baccalauréat, nous avons été très occupées à participer comme nous le pouvions à l'effort de guerre. Nous parrainons le croiseur cuirassé Victor Hugo, et tricotons pour les soldats. En échange de nos colis, ceux-ci nous envoient les rubans de leurs bérets que nous gardons précieusement. Nous avons également expédié les livres de prix dans les premiers villages alsaciens reconquis. Et pour aider ceux qui sont autour de nous et non au front, nous avons remplacé les fleurs de la cour par des pommes de terre que nous cultivons nous-mêmes. Je suis très fière d'avoir pu participer, à mon niveau bien sûr, à l'effort national1.

 

Dimanche 28 mars 1915

Journée froide et sèche

 

Cet après-midi j'ai accompagné tante Jeanne qui apportait un colis à une pauvre famille de réfugiés belges. La mère et les trois enfants vivent dans une misérable chambre à l'hôtel de l'Espérance, rue Berthier. La mère n'a pas de travail et à la précarité de sa situation s'ajoute une promiscuité inconfortable ainsi que des conditions d'hygiène déplorables. Les portes des cabinets d’aisance des étages ont été cadenassées par le propriétaire. Les locataires sont dans l'obligation d'utiliser des vases de nuit qui sont vidés dans des dépotoirs à chaque étage. Les odeurs tenaces vous prennent à la gorge dès que vous passez la porte de l'hôtel. Ajoutez à cela l'odeur d'animal mouillé de chiens bouviers appartenant à de jeunes conducteurs de bœufs aux abattoirs. Dans ces circonstances il ne faut pas s'étonner d'entendre à travers les minces cloisons plusieurs locataires tousser à faire pitié.

Plusieurs familles belges habitent dans l'hôtel, j'imagine la mère réconfortée d’être avec des compatriotes. Tante Jeanne est très naturelle dans ces situations. Elle est familière sans être condescendante et fait montre tout à la fois de compassion et de respect. En ce qui me concerne, je me trouvais déplacée dans cette chambre étroite. Je dois aussi avouer que j'éprouvais, à ma grande honte, une certaine crainte de rapporter des puces.1

 

Lundi 22 mars 1915

Journée douce et sèche

 

Aujourd'hui, le Petit Journal a fait sa Une sur le bombardement de Paris la nuit de samedi par les zeppelins allemands. Même si ces mastodontes n'ont fait que des dégâts matériels et aucune victime, je trouve le ton des articles un peu léger. Des bombes ont quand même éclaté dans les rues de Paris. Le plus étonnant est qu'il semble que des curieux soient sortis dans les rues !

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Jeudi 4 mars 1915

Journée douce et sèche

 

Aucune nouvelle de mes frères. Impossible de me concentrer sur mes devoirs, je pleure dès que je suis seule.

Lundi 22 février 1915

Journée froide et sèche

 

Aujourd'hui, après six mois d'expérience et de formation, Maman a reçu de l'Union des Femmes de France son diplôme d'infirmière. Papa était le plus fier de tous. La soirée s'est terminée très tard, car nous avions invité les voisins. Même si nous pensions tous à nos proches sur le front, ce fut une belle soirée.

Lundi 15 février 1915

Journée fraîche et sèche

 

En rentrant de mes cours je suis passée à la poste acheter pour la voisine trois paquets de 10 cartes postales type B. En ce qui me concerne, je préfère les cartes fantaisie. Il est vrai que les premières ne sont pas chères : 25 centimes le paquet !

Quand je pense qu'à nous tous nous écrivons tous les jours à Camille, pour tous nos soldats cela doit faire plusieurs centaines de milliers de missives à distribuer par jour. Heureusement que depuis le début de l'année le courrier arrive plus vite et même si on ne peut pas tout se dire, en ces tristes jours, ces échanges nous permettent de garder un lien et de ne pas désespérer. Quand le facteur arrive, on ressent un drôle de mélange d'espoir et de peur.

 

 

 

Jeudi 11 février 2015

Journée froide

 

Encore l'anniversaire d'un absent. Joseph a 20 ans aujourd'hui et c'est loin de nous qu'il les fête.

Samedi 6 février 1915

Journée fraîche et sèche

 

Clotilde est arrivée en pleurs ce matin. Georges, son ami, a été arrêté chez elle pour désertion. Après avoir été blessé au cours d'un exercice à cheval et envoyé à l'hôpital annexe Michelet à Vanves, il avait obtenu une permission de 7 jours jusqu'au 4 février. Il est venu voir Clotilde avec qui il doit se marier dans un mois et n'a pas rejoint son corps le 4 février. Elle dit qu'il a eu de violentes douleurs à l'abdomen et qu'ils n'ont pas eu le temps d'envoyer un pneumatique à son chef de batterie. Des voisins ayant assisté à l'arrestation, elle n'ose plus rentrer chez elle. De plus elle craint que sa famille lui reproche de les avoir couverts de honte.

Je la rassure mais j'espère qu'il n'y aura pas de suites trop graves. Il s'est engagé au début des hostilités et n'a pas encore 18 ans, cela mérite l'indulgence mais est-ce que cela suffira ?1

 

Mercredi 3 février 1915

Journée froide et sèche

 

Ce soir en rentrant du travail, Papa a pointé le doigt sur moi et a exigé que je rende immédiatement les deux bouteilles de goudron Clacquesin que j'aurais soustraites d'une caisse à la gare. Il plaisante, mais il est vrai qu'il y a beaucoup de vols dans les wagons et qu'il se passe peu de jour sans que lui ou ses autres collègues chefs de gare ne soient obligés de faire une déclaration par écrit au commissariat. Hier c'étaient des boîtes de sardines du Finistère, et quelques jours avant 19 boîtes de homard !

En ce qui concerne le Clacquesin, on m'a laissée en boire pour la première fois dimanche et je l'ai beaucoup apprécié. Maman l'a servi très frais et a ajouté de l'eau de Seltz. Paul qui n'y a pas eu droit s'est moqué de moi en affirmant que je ne marchais plus très droit.1

 

Mardi 26 janvier 1915

Journée froide et sèche

 

Aujourd'hui il y a eu un enterrement un peu spécial au cimetière, comme je n'en avais jamais vu. Deux tirailleurs marocains ont été inhumés selon les rites de la religion musulmane. Un détachement de sapeurs-pompiers rendait les honneurs. Les prières furent dites par un imam, après quoi un des coreligionnaires des défunts prononça en français, l'allocution suivante : « Engagés volontaires, ils ont tenu à prendre les armes avec leurs frères français pour défendre le drapeau commun. Ils ont fait leur devoir et n'ont pas menti, par leur courage et leur esprit de sacrifice, aux vieilles traditions de notre islam. La mort de nos frères resserre davantage les liens de la France et de l'islam. Leur exemple sera suivi jusqu'au jour où nos ennemis auront baissé les armes devant nous et nos fidèles alliés. Frères musulmans nous sommes fiers de vous. Votre gloire rejaillit sur nos fronts et nos cœurs remercient Allah qui a permis à l'islam de sortir plus grand de cette guerre du droit. » De nombreuses personnes, marocaines et françaises, ont assisté à la cérémonie1.

 

Jeudi 21 janvier 1915

Journée froide et pluvieuse

 

Cela fait quelques jours que lorsque je rentre du lycée le soir, les rues sont bien sombres, ce qui leur donne un aspect plutôt inquiétant. En effet, avec l'arrêté du 16 janvier dernier1 sur la réglementation de l'éclairage privé, dès la chute du jour jusqu'au matin, dans les appartements éclairés, les doubles rideaux doivent être tirés ou les persiennes fermées sur la façade ou sur la cour. De plus, l'éclairage des établissements publics ou privés, des usines, des magasins et en général de tous bâtiments qui projetait jusqu'alors une vive lumière au dehors par des devantures ou baies vitrées, est réduit au strict nécessaire et voilé également dans toute la mesure du possible, même sur cour. Enfin, l'éclairage extérieur des terrasses et des étalages est supprimé. Or, en janvier il fait nuit très tôt, alors même en ne rentrant pas trop tard, on se retrouve à déambuler dans la pénombre. Il en va de même le matin lorsque je quitte la maison, car le soleil tarde à se lever en cette période.

 

 

Vendredi 15 janvier 1915

Journée froide et humide

 

Nous avons reçu une lettre de Virginie Schollé. En raison des hostilités et de la mobilisation de son époux, elle a quitté Pantin, avec sa petite fille, le 7 septembre dernier. Elle s'est réfugiée chez sa tante dans l'Aude à Fontiers-Cabardès. C'est un très joli petit village et sa fillette bénéficie pleinement de la nourriture et du bon air de la campagne mais, comme nous tous, elle ne pensait pas que la guerre durerait si longtemps. Aujourd'hui elle souhaite rentrer chez elle, pour ne pas être à la charge de sa tante plus longtemps. Elle nous demande dans sa lettre de vérifier si son appartement au 176 rue de Paris est toujours disponible. Elle nous dit avoir aussi envoyé une lettre à la Mairie, pour obtenir son rapatriement à Pantin ; elle n'a en effet que son allocation pour vivre.1

J'ai pris mes renseignements auprès de la concierge et nous pouvons lui écrire la bonne nouvelle. Même si elle n'a pas payé son loyer, sa propriétaire, madame Ferré, eu égard à la situation, leur a conservé l'appartement.

 

Mardi 12 janvier 1915

Journée froide et sèche

 

Avec la guerre, monsieur Nicolle perd la raison. Il lit beaucoup de journaux et se croit menacé par des personnes armées de fusils. Cette nuit, vers 2h, il a quitté son domicile en passant par la fenêtre et il a erré jusqu'aux Lilas. Là, il s'est jeté dans un réservoir d'eau. Heureusement, il ne s'est rien cassé dans sa chute et a été retrouvé en milieu de matinée.

Il doit être placé dans la journée à Ville-Evrard. Blanche, sa fille est en larmes, mais avec son mari au front, elle est contrainte de travailler et a eu la chance de trouver un emploi chez Poulet. Elle ne peut donc plus surveiller son père. Il me semble que depuis la mobilisation ces histoires de troubles mentaux deviennent plus fréquentes.

Mercredi 6 janvier 1915

Journée fraîche et humide

 

Papa est très troublé ce soir ; il est parti rue Benjamin-Delessert chez Hippolyte Bauchot, un voisin et ami qui travaillait avec lui, il y a 20 ans, à la cristallerie Legras. Un de leurs camarades, Antide Algeyer, est mort subitement ce matin.

Il était venu au travail à 6h comme d'habitude et tout à coup, quelques heures plus tard il est tombé mort.

Depuis le matin, il était posté à côté d'Hippolyte et était tout à fait normal. Vers 10h en manipulant un moule il s’affaissa. Hippolyte essaya de le ranimer mais tous ses efforts furent inutiles. Il est vrai qu'Antide s'adonnait à la boisson même si c'était moins important qu'il y a une dizaine d'années. A cette époque, Papa l'avait beaucoup soutenu car ses habitudes d'intempérance avaient fait craindre une aliénation mentale. A l'usine, ils sont nombreux à boire. Les conditions de travail sont très pénibles, la chaleur intenable favorise la consommation d'alcool et puis, avec les poussières de plomb et d'arsenic, les ouvriers sont tous plus ou moins empoisonnés.

Papa est fier d'avoir été quelques années souffleur verrier, mais je me réjouis qu'il ait changé de métier.1

 

Lundi 4 janvier 1915

Journée froide et sèche

 

Aujourd'hui, j'ai fait des gâteaux toute la matinée. J'espère qu'ils seront réussis. Ils sont destinés à une amie de la famille, Madame Fribourg qui collecte les dons pour la Goutte de Café. Cette œuvre dirigée par des femmes, s'installe dans les foyers et les gares et procure ainsi aux soldats un lieu de repos où ils peuvent lire et écrire en buvant un café.

Une fois de plus je constate que ce sont des femmes qui sont à l'origine d'une initiative d’entraide et qui l'animent1.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Lundi 21 décembre 1914

Journée fraîche et sèche

 

Aujourd'hui j'ai eu bien du mal à me réveiller pour aller au lycée, car la journée d'hier fut épuisante. J'ai participé à la vente effectuée par les dames de l'Union des femmes de France et les institutrices des écoles communales pour la Journée belge, initiée par le Comité franco-belge1. Maman et tante Jeanne étaient là aussi. Toute la journée, nous avons vendu des petits drapeaux belges, dont les bénéfices serviront à se procurer des ressources destinées à secourir la population. Nous étions également accompagnées de plusieurs des plus grandes élèves des écoles, qui se sont relayées dans des équipes du matin et de l'après-midi. Au total, la vente a rapporté 1745,45 francs qui doivent être remis aujourd'hui à la mairie, puis centralisés demain à la préfecture de la Seine, avec le produit des ventes de toutes les communes du département qui ont participé à cet événement. En plus de faire une bonne action, je sais que pendant quelques heures, l'esprit de Maman a été occupé par autre chose que par le départ de Joseph avant-hier, et je suis donc encore plus contente d'avoir pu aider à la vente.

 

Dimanche 20 décembre 1914

Journée froide et sèche

 

Nous avons cet après-midi préparé tous ensemble les colis de Noël pour nos absents. Nous tenions à ce qu'ils soient exceptionnels et en même temps utiles et pas trop lourds. Il y avait du chocolat, des conserves, une terrine, mais surtout de la saucisse de Morteau et du comté que le cousin de Pontarlier nous a apportés. Joseph qui en est très friand va se régaler. Maman, en plus des effets chauds habituels, a pensé à mettre de la ouate, sans oublier dentifrice, aspirine et camphre.

J'ai glissé deux livres : Le Grand Meaulnes d'Alain Fournier pour Camille et Le Peuple de la mer de Marc Elder pour Joseph. J'espère que j'ai fait le bon choix. Dans leurs lettres, ils nous réclament tous les deux de la lecture, est-ce suffisant pour pouvoir les transporter quelques instants loin de ce cauchemar ? Papa a ajouté une boîte de cigares à chacun. Paul a composé avec un réel talent deux petits albums de croquis humoristiques.

 

 

 

Samedi 19 décembre 1914

Journée fraîche et pluvieuse

 

La météo d'aujourd'hui reflète bien l'état d'esprit de la famille. C'est le moment pour Joseph de partir au front avec la classe de 1915, alors on l'a accompagné à la gare. Il est impatient de rejoindre les troupes pour se battre, mais c'est bien le seul. Même Papa qui était enthousiaste au mois d'août arbore maintenant un visage inquiet de savoir ses deux fils aînés sur le champ de bataille. Quant à Maman, elle qui voit tous les jours des soldats blessés arriver à l'hôpital, parfois dans un état extrême, elle est au-delà de l'inquiétude. La maison paraît bien calme, Paul et moi nous nous retrouvons quelque peu désemparés sans nos frères. De plus, depuis la mort d'un ami de Camille, la réalité de la guerre nous a rattrapés, et lorsque le courrier est distribué, nous sommes tendus et anxieux jusqu'à ce que que l'un d'entre nous aille le chercher, prêts à y trouver une lettre annonçant une horrible nouvelle.

 

 

 

Lundi 14 décembre 1914

Journée fraîche et sèche

 

Les enfants ont été prévenus ce matin par la concierge que les écoles du Centre et de la rue de Montreuil seront fermées jusqu'à vendredi prochain. En effet, elles ont été réquisitionnées cette nuit pour le cantonnement de troupes et il est nécessaire de procéder aux travaux d'enlèvement de la paille et de désinfection des locaux. Paul est à la fête et espère profiter de cette semaine de « vacances » pour jouer sur les buttes. Maman ne veut pas qu'il s'approche des carrières car cela reste dangereux. Mais ce que Paul cherche avec son ami Clovis, c'est de la marne pour sculpter des personnages. Paul est très habile ; peut-être deviendra-t-il un jour un grand artiste ?

Dimanche 22 novembre 1914

Journée froide et sèche

 

Alors que je me rendais chez tante Jeanne aux Quatre-Chemins, j'ai croisé André Breton. Il ne m'a pas reconnue immédiatement. Qu'il ne se souvienne pas de moi à la maternelle Sainte Élisabeth je peux l'entendre mais avant qu'il aille à Chaptal, il était ami avec Joseph et je l'ai rencontré à la maison ! Aujourd'hui André a visité ses parents qui ont déménagé une fois de plus et ont quitté la rue Hoche pour le 70 route d'Aubervilliers. Monsieur Breton, père, sera ainsi proche de l'usine Legras où il travaille comme comptable. André m'a demandé ce que je faisais, il n'a pas paru impressionné par mon projet de devenir journaliste.

Je l'ai trouvé plutôt séduisant et j'ai regretté de ne pas avoir mis ma robe verte avec la ceinture en velours.

Jeudi 5 novembre 1914

Journée douce et sèche

 

Ce matin, je me suis rendue place de la Mairie à 8 heures pour assister à la Commission de réquisition n° 40 bis, au cours de laquelle les propriétaires doivent présenter leurs animaux. Cette commission a déjà eu lieu le 19 octobre dernier mais je n'ai pas pu y aller. Voici les instructions pour celle-ci : « Les propriétaires devront amener tous leurs chevaux (de 4 ans et au-dessus), juments, mules et mulets, à l'exception des animaux entiers et des animaux qui ont été vus le 19 octobre dernier. […] Les animaux doivent être présentés munis de leur licol et bridon en bon état avec longe.1» Si les personnes concernées ne se présentent pas, elles risquent des amendes pouvant aller de 25 à 1000 francs, et de 50 à 2000 francs si elles se rendent coupables de fausses déclarations2. La place de la Mairie est donc pleine d'équidés prêts à se faire examiner et enregistrer, ainsi que de propriétaires plutôt dépités de se voir retirer des animaux qui sont souvent indispensables à leur activité.

Mardi 3 novembre 1914

Journée douce et sèche

 

Hier, pour la célébration du Jour des morts, le général Gallieni a visité plusieurs cimetières parisiens, tels que Bagneux, Ivry et Pantin. Il s'y est déplacé car cette année a été particulièrement meurtrière : on a enregistré 150 000 entrées de plus dans ces cimetières qu'en 1913. Il est venu accompagné de son état-major, d'un officier de la maison du président de la République, du préfet de la Seine, du préfet de police, du président du Conseil général ainsi que du président du Conseil municipal. Je me suis rendue au cimetière parisien de Pantin après la cérémonie, et j'ai vu que pour l'occasion, un pylône décoré de drapeaux tricolores avait été dressé. On avait entouré le carré réservé aux soldats morts pendant cette guerre de rubans tricolores. De plus, les couronnes et les fleurs avaient été vraiment prodiguées1.

 

 

Vendredi 23 octobre 1914

Journée douce et sèche

 

J'ai rencontré madame Gentilini, la concierge du 48 rue des Grilles, dont le petit dernier, Jacomo, est un ami de Paul. Elle est toute chamboulée. Cet après-midi, elle a été amenée au commissariat. De nationalité autrichienne (j'avais toujours pensé qu'elle était italienne), elle aurait dû renouveler son permis de séjour qui avait été délivré le 6 août. Elle ignorait qu'il fut nécessaire de le faire, aussi a-t-elle été fort surprise d'être conduite au commissariat. Elle leur a demandé ne pas être évacuée. Je l'ai rassurée, il semble peu probable qu'elle le soit. Née Rinati, elle est en France depuis 19 ans et a épousé monsieur Gentilini en 1897 à Nogent-sur Marne, ils ont trois enfants. Son époux originaire lui aussi du Tyrol, travaille depuis trente ans à la Carrosserie industrielle, rue de Paris. Il est parti le 12 juillet dernier pour se rendre au Tyrol suite à un décès dans sa famille. Elle espère qu'il pourra rentrer rapidement1...

 

 

Jeudi 8 octobre 1914

Journée fraîche et sèche

 

Le jeudi est mon jour de visite hebdomadaire chez monsieur Sylvain Bondy rue de Paris, pour qui j'ai l'habitude de faire les commissions de la semaine. Il a été facteur au marché aux bestiaux à la Villette et a toujours maintes anecdotes pittoresques à conter.

Son régime alimentaire est principalement composé de pain et de soupes copieuses comme à la campagne. Le pain blanc est pour lui une véritable gourmandise. Il y a cinquante ans, il a vu le pain devenir de plus en plus blanc et l'apparition de toute une variété de petits pains et croissants. Mais le pauvre, pour lui ce temps béni est terminé. En effet, pour prévenir la pénurie, une nouvelle réglementation sur le pain a été mise en place. On a commencé à y ajouter du son et maintenant de la pomme de terre. Le goût en est significativement modifié, plus encore pour un gourmet comme l'est monsieur Bondy. De plus il est nécessaire d'avoir des tickets pour se le procurer. Dans une époque aussi tourmentée, monsieur Bondy a honte de s'attacher à un plaisir certes délicieux mais égoïste. Pourtant, face aux vicissitudes de la vie, une petite joie quotidienne est un remède simple et efficace contre la neurasthénie.

Vendredi 2 octobre 1914

Journée douce et sèche

 

Aujourd'hui c'était la rentrée des classes, et même si j'adore les vacances, je suis bien contente de retourner au lycée. Cependant, cette journée qui est d'habitude si joyeuse a été un peu gâchée par l'absence de certaines de mes amies. En effet, à cause de la guerre, beaucoup ne sont pas revenues. Rien que dans ma classe, il manquait six filles. Et puis on sent bien que rien n'est comme d'habitude, le départ au front des pères et frères de chacune rend la situation difficile. Moi-même, quand je pense que Camille n'était pas là pour entendre le récit de ma première journée, je me dis que je dois rester forte. Mais même dans cette atmosphère pesante, l'enthousiasme de chacune était palpable. Nous sommes les premières à intégrer cette sixième année au lycée Victor Hugo à Paris et grâce à son ouverture, nous allons être correctement préparées à l'épreuve du baccalauréat. J'ai bien vu que pour les promotions précédentes il était difficile de passer ce diplôme, puisqu'il est fondé sur l'enseignement dispensé aux garçons, qui eux, disposaient déjà de cette année supplémentaire.

Dimanche 27 septembre 1914

Journée douce et sèche

 

C'est fait, Anne Grelier, une amie de la rue Courtois, a envoyé sa lettre au Maire afin de s'engager comme volontaire dans la Croix-Rouge pour assister les courageuses infirmières. Je souhaiterais moi aussi aller sur le champ de bataille soigner mes frères d'armes. Maman ne veut pas, elle dit qu'Anne est seule et n'a pas de famille sous les drapeaux comme moi, « si tu veux faire ton devoir de bonne citoyenne, à Pantin, il y a beaucoup de misère ». Ce n'est pas pareil !1

 

Samedi 26 septembre 1914

Journée douce et sèche

 

Aujourd'hui Maman a été félicitée par le général Gallieni. Elle ne le dit pas mais elle est très fière. Le général est venu avec le préfet inspecter l'hôpital auxiliaire. Il a salué le dévouement du docteur Lepicard ainsi que celui des infirmières et ambulancières.

Pour Maman, Gallieni est l'homme qui a eu l'idée de la réquisition des taxis-autos et qui a permis de gagner la bataille de la Marne. Pour mon ancienne institutrice, c'est celui qui a « pacifié » Madagascar au prix de nombreux morts.

Jeudi 24 septembre 1914

Journée douce et sèche

 

Ce soir, pour m'entraîner un peu, j'ai interrogé Maman sur l'hôpital auxiliaire, comme le ferait un vrai journaliste. Voici ce qu'elle m'en a dit : « les locaux scolaires, 2, rue Sadi-Carnot, ont été transformés en hôpital auxiliaire de la Croix-Rouge. On y soigne 95 blessés dans 5 salles claires et propres sous la direction du docteur Lepicard. Une salle est réservée aux convalescents. Des dons généreux, qu’on peut évaluer à une vingtaine de mille francs, ont contribué à organiser et aussi à entretenir cette œuvre philanthropique. Il a été fait, dans cet hôpital, 28 grandes opérations, sur lesquelles une seule n’a pas été réussie, celle qui a été pratiquée sur l’infortuné sergent Destombe, par le docteur Chapus, de l’hôpital Lariboisière. Le sous-officier, contrairement à ce qu’on a dit, était déjà dans un état fort grave quand on l’amena à l’hôpital. »1

 

 

 

Dimanche 20 septembre 1914

Journée fraîche et humide

 

Alors que nous sortions de la messe est arrivé le régiment du 2e hussard (153 chevaux, 82 hommes). Les chevaux logent au dépôt de tramway, les hommes dans le préau de l'école rue de Montreuil1.

 

Samedi 19 septembre 1914

Journée douce et sèche

 

Triste anniversaire que le mien, je fête mes 18 ans mais sans Camille ce n'est pas pareil. Heureusement que Joseph est là, il sait me remonter le moral avec ses pitreries.

 

Vendredi 18 septembre 1914

Journée douce et pluvieuse

 

Paul a une toux persistante depuis quelques jours. Maman craignant qu'il ait la coqueluche, je l'ai accompagné chez le docteur Richard, rue de Paris, qui nous a rassurés. Il a un simple rhume et un sirop suffira.

S'il est certain que Paul ne mourra pas de sa toux, il est moins certain que lui et moi ne succomberons pas aux émanations nauséabondes dans l'immeuble. Après enquête auprès de la concierge, je deviens une véritable reporter, nous avons obtenu toutes les explications.

La compagnie Moritz refuse d'effectuer la vidange de la fosse de l'immeuble avant d'être payée. Or le propriétaire Jules Hellwig, blessé en service commandé, est actuellement en traitement et ne peut payer cette intervention. La guerre s'insinue même dans les petites choses1.

 

Mardi 15 septembre 1914

Journée douce et pluvieuse

 

Aujourd'hui, j'ai accompagné à la gare de Lyon mon amie Anna Fabacchini. Son père est au chômage depuis septembre. Monsieur Châle, son patron, a été contraint de fermer son usine de chocolat en raison de la mobilisation de la majeure partie de ses ouvriers. La famille Fabacchini profite d'un nouveau train affrété pour rapatrier gratuitement les Italiens indigents. Depuis août, des dizaines de milliers d'Italiens cherchent à quitter la France. Leur situation est délicate, pour l'instant leur pays est neutre. Aux hommes sans travail, il faut ajouter les réfugiés de Belgique et de l'Est. Beaucoup aujourd'hui sont sans ressources et dans un état lamentable. Les enfants indifférents aux bruits dorment dans les bras des mères, terrassées de fatigue. La misère les a fait venir en France où ils n'ont pas trouvé la richesse. La guerre les renvoie chez eux, mais pour quel avenir ? Au moins ils seront en famille.1

 

 

 

 

Dimanche 13 septembre 1914

Journée douce et sèche

 

Sept soldats allemands sont arrivés à l'hôpital auxiliaire. La plupart sont très grièvement blessés. Maman a aidé à soigner plus particulièrement l’un d'eux dont les membres sont gagnés par la gangrène. Grâce à elle, j'apprends à ne plus les voir comme des ennemis mais comme des jeunes perdus qui souffrent.1

Mercredi 9 septembre 1914

Journée chaude et sèche

 

J'ai rencontré chez les Charlier, l'un de leurs cousins, Louis, chauffeur de taxi qui leur contait son équipée. Réquisitionné le 6, il faisait partie du 2e convoi, celui qui a embarqué les soldats du 103e régiment d'infanterie depuis Gagny. Le transport a été, de loin, moins confortable que je l'avais imaginé. Sur la grande place une noria de taxis attendait dans un grand désordre. Les véhicules ne pouvaient transporter que cinq personnes chacun. Les hommes étant très nombreux, Louis a fait deux voyages jusqu'à Nanteuil et a débarqué le dernier groupe à l'aube. Les soldats étaient exténués et tentaient de dormir dans la voiture, entassés avec armes et bagages, secoués par les à-coups et les nids de poule, incommodés par les odeurs d'essence. La circulation était difficile, par sécurité les lanternes étaient éteintes. Sans compter que la discipline chez les chauffeurs de taxis n'étant pas leur qualité première, certains doublaient par les bas-côtés, d'autres n'hésitaient pas à rouler à trois de front. Louis est rentré à la maison exténué mais heureux d'avoir pu à son âge participer à la protection de Paris. Il a même, dit-il, perdu une dent dans l'opération, en essayant de manger le pain de guerre que l'armée leur a fourni en ravitaillement.1

Mardi 8 septembre 1914

Journée chaude et sèche

 

Une suite ininterrompue de taxis est passée hier route de Flandre à Pantin vers 17h. Nous en avons eu le récit par tante Jeanne. Il y avait déjà eu un autre défilé la veille vers minuit. Le convoi comprenait plusieurs centaines de véhicules qui partaient à vide pour récupérer des troupes et les conduire plus rapidement sur le front. Quelle inventivité ! En effet d'après Papa, la circulation des trains est de plus en plus difficile, les voies sont encombrées et certains tronçons sont endommagés. J'espère aussi que cela sera plus confortable pour nos soldats.

Samedi 5 septembre 1914

Journée douce et sèche

 

Maman a été acceptée comme bénévole à l'hôpital auxiliaire installé à l'école Sadi-Carnot. Il est tenu par l'Union des Femmes de France.

Au début elle doit apprendre à déplacer les malades, à assister les infirmières avant de pouvoir réaliser les pansements des blessés et savoir utiliser les appareils courants. Cet engagement est important pour Maman.

Et comme une bonne nouvelle n'arrive jamais seule, nous avons reçu une carte de Camille. Quel soulagement ! Sans nouvelles de lui depuis plus d'une semaine, l'angoisse était forte à la maison. Malgré les remontrances de Maman qui ne souhaite pas que je sorte avec tous ces mouvements de troupes dans les rues de Pantin, je me suis précipitée à la gare pour l'annoncer à Papa.

Dimanche 30 août 1914

Journée chaude et sèche

 

Il est 11 heures, je n'arrive pas à dormir, nous n'avons pas de nouvelles de Camille depuis 10 jours et aujourd'hui Paris a été bombardé.

Samedi 29 août 1914

Journée chaude et sèche

 

Germaine Berrou, une amie de Maman, modiste à Paris, est venue avec sa petite fille lui dire au revoir. Elle a obtenu un certificat de la mairie pour voyager gratuitement et retourne dans sa famille en Bretagne. Germaine se trouve sans ressource. Son mari est sous les drapeaux et suite à la mobilisation de son patron, l'atelier a fermé. Avec les Allemands qui approchent, elle préfère partir alors qu'il est encore temps.

À Pantin, comme à Paris, les habitants quittent la ville. Dans les rues les uniformes vont-ils remplacer les habits civils ?

 

   

 

Vendredi 28 août 1914

Journée douce et sèche

 

La générosité des Pantinois est constante. Les cortèges patriotiques au son de la Marseillaise ont disparu mais les habitants accueillent les soldats avec du vin, de l'épicerie, du pain. Les échanges sont très chaleureux. Certains régiments de passage rejoignent directement la gare, d'autres cantonnent une nuit ou plus à Pantin. Les officiers sont hébergés chez les habitants, les hommes de troupes principalement dans les locaux de la ville et dans des usines.

Dans notre quartier, ils sont très nombreux aux écoles de la rue de Montreuil où ils dorment à même le sol. D'après Paul, le préau des garçons où ils sont plus de 200, accueille un régiment d'infanterie. Dans les préaux des filles et de la maternelle, ils sont près de 400 ! Paul, de plus en plus compétent dans la connaissance des corps d'armée, me dit que c'est le premier régiment d'artillerie à pied. Il en a vu aussi une centaine chez Sigg, la manufacture de cadres rue Méhul, et chez Dupperrey, l'usine d'abrasif, rue Messonnier. Au moins là, il leur a été fourni de la paille pour leur servir de couchage !1

 

Jeudi 27 août 1914

Journée douce et humide

 

Ce matin, un couple belge et leurs deux enfants sont arrivés en automobile, chez les Charlier au 5 de la rue Jacquart. Ce sont des amis de Charles Charlier. Ces visiteurs semblent avoir une certaine aisance financière et avoir plus de chance que leurs compatriotes que j'ai vus affluer à pieds ou en charrettes surchargées. Pourtant la femme hagarde n'a pas encore prononcé un mot depuis son arrivée.

Le mari assure seul la conversation. Victorine Charlier m'a chargée de conduire les enfants, Albert et Marie, jusqu'au canal pour leur changer les idées et permettre aux adultes de parler librement. Même si on sait que les troupes allemandes lors de leur progression en Belgique et dans le Nord de la France, pillent et terrorisent la population, le soir j'ai voulu en savoir plus sur l'histoire de cette famille. Papa m'a rapidement dit que le couple était originaire de Dinant-sur-Meuse. Devant mon insistance, il m'a répondu brutalement que leurs proches et plusieurs centaines d'habitants avaient été fusillés et leur maisons brûlées. Papa a clos la conversation et je n'ai plus osé poser de questions. Nous avons mangé en silence.

Mercredi 26 août 1914

Journée douce et humide

 

Je ne voulais pas écrire ce soir et je souhaitais m'enfoncer dans le sommeil le plus rapidement possible. Mais non, je ne peux oublier ce que tante Jeanne m'a rapporté.

En venant chez nous, elle s'est arrêtée chez monsieur et madame Gammel, rue Victor-Hugo. Ils lisaient une lettre reçue à l'instant de leur fils. Il leur annonçait le décès de son copain pantinois Albert Pruvot, tombé le 22 août à Longuyon. La bataille a été un carnage. Il aurait fallu battre en retraite mais on a demandé aux soldats français de charger à la baïonnette face aux mitrailleurs allemands en position défensive. Il a été facile alors à ces derniers de les décimer. Il y avait tellement de cadavres que l'odeur en était épouvantable. Leur fils Maurice est révolté et démoralisé.

Les journaux ne nous ont pas donnés une idée réelle des combats, à leur lecture on ne peut comprendre ce que vivent les soldats !

Lundi 17 août 1914

Journée douce et sèche

 

Aujourd'hui c'est le dernier jour de la fête communale1, qui a débuté le 9 août. En dépit de l'absence de plusieurs de nos frères et pères, elle fut très réussie. Le premier jour, comme chaque année, plusieurs compétitions s'y sont déroulées ; courses pédestres, cyclistes ou en sacs. Hier, la foule était massée sur les deux rives du canal pour applaudir aux joutes à la lance sur l'Ourcq. Sur la place de l'Église pendant toute la fête, plusieurs animations étaient proposées aux garçons et aux filles, et puisque je suis trop grande pour participer, j'y ai accompagné Paul. Il s'est beaucoup amusé, notamment lors de la course aux œufs en brouette. Pour ma part, ce que je préfère, ce sont les feux d'artifice. Le premier a eu lieu le 10. Il avait fait très chaud et nous avons tous apprécié de sortir dans la fraîcheur toute relative de la tombée de la nuit pour admirer ce beau spectacle. Ce soir, à 9 heures, un autre viendra clôturer cette semaine de fête, et comme le précédent, il sera suivi d'une retraite aux flambeaux.

 

 

 

Samedi 15 août 1914

Journée douce et sèche

 

La guerre provoque déjà beaucoup de mouvements et de nouveautés. J'ai vu du bétail sur les terrains de monsieur Ladan Bockary entre le canal et le chemin de fer ! D'après Émile Soubeyran, qui travaille à la mairie, pour nourrir la population ou les troupes on réquisitionne aussi des productions comme les mille jambons fumés ou crus de chez Jörn qui avait déjà été dévalisé. Certaines entreprises proposent spontanément leur aide. Félix Potin a mis à disposition généreusement 1000 litres de vinaigre, 5000 kilos d'huile blanche, 500 boîtes de langue de bœuf en tranches, 40 caisses de sardines ! Le Maire a reçu une proposition du Cercle des coopérateurs de l'action coopérative de Pantin. Ils proposent de créer pour les familles des citoyens mobilisés des soupes communistes.

Des avis sont placardés signalant un sursis d'appel pour les boulangers. Est-ce à dire que nous aurons des problèmes de ravitaillement 1 ?

 

 

 

 

Jeudi 6 août 1914

Journée douce et sèche

 

Cette nuit j'ai été autorisée à dormir chez mon amie Marie-Louise, route des Petits-Ponts. Vers 3h nous avons été sorties du lit par le chant du départ. C'était un régiment qui, musique en tête, se dirigeait vers la gare pour embarquer. Les gens étaient aux fenêtres et nous avons joint nos voix aux leurs pour crier "vive la France, vive l'armée et vive le drapeau" ! Le jour n'allait pas tarder à se lever et j'étais fort tentée de les suivre, mais je n'ai pas osé.

Mardi 4 août 1914

Journée douce et sèche

 

Hier, l'Allemagne a déclaré la guerre à la France et à la Belgique. Ces mots je n'ai pas pu les écrire avant.

Pierre est passé à la maison en fin de soirée, il était aux obsèques de Jean Jaurès. Jouhaux dans son discours, comme le président de la République Raymond Poincaré, a fait appel à l'entente et à l'union. Papa partage cet élan patriotique mais en ce qui concerne Pierre, je n'ai pas compris s'il était d'accord avec eux. Maman est triste et m'encourage à prier avec elle. Moi, je ne saurais décrire l'état dans lequel je me trouve. L'ambiance est étrange. Les rues sont très animées et pavoisées ; les réquisitions des chevaux, des autobus, ont commencé. Lorsque des groupes de soldats passent, les gens applaudissent. Mais, les esprits sont échauffés, les pillages des magasins supposés allemands continuent, les devantures sont fracassées comme celles du suisse Maggi, de l'épicerie Doudeuil, du marchand de vin Fuhrer et même chez Schaeffer, ma pâtisserie préférée au 137 rue de Paris. Les émeutiers sont peut-être des « patriotes » en colère mais ils n'oublient pas d'emporter des marchandises comme les jambons de l'usine de monsieur Carl Jörn !1

 

 

Lundi 3 août 1914

Journée douce et sèche

 

C'est l'état de siège depuis hier, les automobiles, les chevaux et même les autobus sont réquisitionnés. Espérons que cela ne durera pas. Tout s'accélère. Geerd, un ami de Joseph est venu nous saluer avant de partir. Il s'est inscrit pour un engagement volontaire avec deux de ses collègues hollandais de la société Sodex. C'est une belle leçon que nous donnent « ces étrangers du Nord » qu'on accuse trop souvent ces temps-ci, d'espions1. Pierre était présent et restait bien silencieux. Il est réformé à cause de son handicap. Il y a deux ans de cela, toujours pressé, sans attendre l'arrêt, il a sauté du tramway. Son pied coincé dans les rails, a été écrasé.

 

Dimanche 2 août 1914

Journée chaude et sèche

 

Tante Jeanne est passée à la maison. Elle est encore bouleversée par le pillage du magasin des Chopart. Ces pauvres Suisses, des voisins si serviables ! Depuis la déclaration de guerre, la surexcitation des esprits est telle qu'on les considère comme des Allemands. Elle nous a raconté qu'hier vers 8 heures du soir, un groupe de personnes s'est rassemblé devant leur magasin et en a complètement brisé la devanture. Il a fallu attendre trois heures avant qu'un peloton d'agents n'intervienne.

Aujourd'hui cela a été pire encore. Pendant que M. Chopart était retenu au commissariat, sa femme a été lynchée par la foule. L'agent à qui elle a demandé protection, l'a repoussée en disant : « achevez-la, je ne protège pas des espionnes ».

Tante Jeanne veut passer au commissariat et demander qu'on l'arrête. Puisque son père était lorrain et parlait aussi un dialecte allemand, pourquoi elle, sa fille Jeanne, ne serait pas une espionne !1

 

 

Samedi 1er août 1914

Journée très chaude

 

Cet après-midi, on a vu apparaître dans plusieurs rues des affiches annonçant la mobilisation générale à partir de demain. J'en ai vues rue de Paris, rue du Pré-Saint-Gervais et rue Magenta1. À 5 heures le tocsin a sonné à l'église Saint-Germain, renforçant la solennité du moment. La consternation nous gagne tous. Camille qui fait son service militaire depuis octobre dernier, fait partie des régiments d'active. On sait qu'il va être dans les premiers à être envoyés au front. Papa est inquiet mais résolu. Maman ne dit rien mais je sens qu'elle a très peur pour son fils. La menace de guerre qui plane depuis un mois semble tout à coup bien réelle.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Vendredi 31 juillet 1914

Journée douce et sèche

 

Jean Jaurès est mort ! Pierre est venu nous l'annoncer. Il n'a pas vu l'assassinat, mais il était là quand l'homme a voulu s'enfuir et qu'il s'est fait poursuivre et assommer par Tissier, le metteur en page de L'Humanité. Pierre est socialiste, il fait partie de la SFIO, et partage les idées pacifistes de Jaurès.

Pierre ne tient pas en place et préfère rester à Paris pour suivre au plus près les événements. Pour lui, avec la mort de Jaurès, il y a de fortes chances pour que la France entre elle aussi en guerre. Papa pense que nous devons être fermes. Pierre n'est pas du tout d'accord et j'ai senti le ton monter entre eux. Ici, on ne parle que de ça ; des Allemands, de la guerre, de ce que va décider le gouvernement. Je vais écouter attentivement ce qui se dit autour de moi et écrire sur la situation actuelle. C'est une grande occasion pour moi.

 

 

 

 

 

 

Mardi 28 juillet 1914

Journée douce et sèche

 

Papa est rentré ce soir en nous apprenant que l’Autriche-Hongrie avait déclaré la guerre à la Serbie. Pierre, un voisin qui est très informé, espère qu'avec l'aide de l'Angleterre on évitera la guerre. Nous sommes très effrayés par ces nouvelles.

Samedi 25 juillet 1914

Journée douce et sèche

 

Nous fêtons les 44 ans de Papa en famille sans Camille qui fait son service militaire.

Vendredi 17 juillet 1914

Journée ensoleillée

 

Les résultats sont arrivés, j'ai obtenu mon Brevet d'études supérieures ! Mes efforts ont été récompensés. Me voici un peu plus près du baccalauréat et de « l'École de journalisme et de préparation à la vie publique » de Dick May ! J'admire tellement cette femme, elle qui a su se faire une place dans le journalisme en publiant ses articles dans L'Illustration. Elle s'est entourée des meilleurs journalistes, tels que Jules Claretie, Henry Fouquier ou Adolphe Brisson. Moi aussi je veux écrire, raconter ce que je vois, parler de ce qui m'entoure ! D'ailleurs, je me dis que je devrais peut-être changer mon journal intime pour en faire une chronique. Cela me ferait un entraînement pour le jour où il me faudra vraiment écrire pour un journal. Avec les vacances qui arrivent, mes journées vont être plus libres. Même si Maman a besoin de moi à la maison ; avec Paul qui grandit, je ne serai plus obligée de le surveiller constamment et j'aurai plus de temps pour moi.

Dimanche 12 juillet 1914

Journée chaude et humide

 

Camille fête aujourd'hui ses 21 ans, j'espère qu'il a reçu la lettre que nous lui avons envoyée et qu'il a aimé la blague de Joseph !

Mercredi 1er juillet 1914

Journée très chaude

 

Aujourd'hui il fait très chaud, et j'ai des difficultés à me concentrer. Il le faut pourtant, les examens sont dans quelques jours et je dois à tout prix obtenir mon brevet d'études supérieures au lycée de jeunes filles Victor Hugo à Paris. Mon niveau est moyen en physique et chimie, mais j'ai de très bonnes notes en littérature française, je devrais donc m'en sortir. Je pourrai alors passer en 6e année, et continuer la préparation au baccalauréat. Heureusement que tante Jeanne s'est gentiment proposée pour aider Papa et Maman à payer les cours. Elle croit en mes capacités et en mon rêve de devenir journaliste. Quand je pense que les garçons ont droit à une bourse de la mairie pour poursuivre leurs études ! J'ai fait une demande en même temps que le fils de monsieur Caignard1 et alors que nos pères ont les mêmes revenus, on la lui a accordée et pas à moi, juste parce que je suis une fille ! Les femmes seront-elles un jour considérées comme les égales des hommes ? C'est pour cela que je travaille, avec acharnement, en dépit des moqueries de Camille et Joseph qui ne cessent de me taquiner sur mon avenir. Je veux prouver à tout le monde ce dont je suis capable, même si je ne suis qu'une fille !

 

 

 

 

Mardi 30 juin 1914

Journée très chaude et sèche

 

L'archiduc héritier d’Autriche et sa femme ont été assassinés il y a deux jours à Sarajevo. C'était à la Une du Petit Journal d'hier. Pauvre famille !

 

 

 

Dimanche 28 juin 1914

Journée chaude et sèche

 

Cet après-midi nous sommes allés en famille au stade Delizy soutenir Joseph qui jouait un match de football amical entre le club Olympique de Pantin et les Suisses de Paris. Même si je n'entends rien à ce sport, je ne me suis ennuyée à aucun moment. Ces rencontres sont fort suivies et le spectacle était autant sur le terrain qu'autour. Joseph avait fière allure dans ses chères couleurs grenat et or, mais surtout, j'ai vu Maman rosir de plaisir quand il a marqué le but qui a donné à l'Olympique la victoire. C'est la deuxième fois que nous l'emportons face aux Suisses de Paris. D'après Joseph, l'Olympique est classé maintenant et définitivement parmi les grands clubs de football. Lors de la saison 1913-1914, les résultats obtenus par les joueurs de l'équipe première furent merveilleux et même inespérés. En effet, elle a réussi à faire match nul avec le champion de France, l'Olympique de Lille. Ces victoires ont permis à nos équipiers premiers de se classer à la quatrième place dans le championnat de Paris ! Aussi les demandes d'inscription sont nombreuses et le club a formé une sixième équipe pour permettre aux débutants de se préparer à jouer dans les équipes supérieures. Le rêve de Paul est d'y entrer l'année prochaine.

Après le match, nous avons été invités à prendre une collation par le président du club, monsieur Thomas Jouant. Quelle chance d'être la sœur d'une vedette !1

 

 

 

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