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Mon royaume n'est pas de ce monde

  • Cote :

    OAP/15

  • Dates :

    1905

  • Format :

    Dimensions : 100x65 cm hors cadre

    Genre/Carac. phys. : huile sur toile, décadré, cadre en plâtre moulé et doré

  • Biographie ou historique du producteur :

    1. Description

    a. La composition

    L'œuvre est conçue selon un format vertical.

    La composition est basée sur une série de verticales fortes, qui renforcent ce format particulier :

    • les arêtes du pilier, au premier plan
    • la silhouette du Christ, très allongée. Cette silhouette est prolongée par le bandeau de marbre vert incrusté dans le pilier = axe vertical fort
    • les pilastres corinthiens qui décorent les piliers de l'arrière-plan.

    L'œuvre est aussi basée sur une opposition entre une partie lumineuse (la nef de Saint-Pierre) et une partie dans l'ombre (le premier plan dans lequel se tient le Christ). La partie dans l'ombre représentant environ les deux-tiers de la surface du tableau.

    b. Les figures

    Le Christ

    Il nous est présenté de 3/4 face. Mais comme il tourne la tête vers sa gauche, nous ne percevons de son visage qu'un début de profil. Ainsi son expression nous échappe complètement.

    Ce profil perdu (vu de 3/4 dos) se détache à contre-jour sur la surface lumineuse de l'auréole. Seul le contour du visage est perceptible. Les variations de couleur et le modelé du visage disparaissant avec le contre-jour.

    > Ce traitement particulier du visage lui donne un aspect mystérieux, qui souligne le caractère inaccessible et divin du Christ.

    Puisque l'expression du visage nous échappe, c'est l'attitude physique du Christ qui peut nous renseigner sur son état intérieur.

    Il se tient très droit, les mains jointes devant lui. Le pied droit est avancé pour renforcer la stabilité de sa position. La tête légèrement avancée vers l'avant traduit une grande attention à la scène observée.

    > De son attitude se dégage beaucoup de noblesse et de dignité, mais aussi de retenue.

    Cette attitude évoque une représentation traditionnelle du Christ pendant sa Passion : le Christ devant Pilate.

    La présence de la couronne d'épines et des stigmates (sur les pieds et les mains) renforcent ce parallèle.

    Bien que beaucoup de dignité se dégage du Christ, cette attitude renvoie aussi au caractère très humiliant de cet épisode.

    La foule

    Une foule indistincte. Seules les personnes du premier plan sont différenciées :

    • des femmes à genoux, portant des foulards sur la tête
    • un couple élégant, tout de suite à droite du pilier
    • un homme à genoux
    • des enfants

    On remarque un contraste entre la foule, traitée dans une facture assez libre, et le Christ peint d'une manière très précise. La foule, dans le lointain, n'est rendue que par petites touches de matières juxtaposées. Notamment les touches de rouge pour rendre les chapeaux des cardinaux. Cette facture libre se retrouve dans le traitement des chapiteaux des pilastres.

    Cette liberté de traitement est sans doute un héritage des peintres impressionnistes.

    Il faut noter aussi un problème d'échelle concernant la taille du Christ et celle des personnages de la foule. Bien que le Christ soit légèrement surélevé par son nuage, nous pouvons considérer que toutes ces figures se trouvent au même niveau (celui du sol de la basilique).

    Le Christ et la foule ne sont pas très éloignés et pourtant la diminution de taille est très forte entre ces figures. Ce non-respect de l'échelle est sans doute lié à une volonté de mettre en valeur le Christ.

    Le pape

    Placé loin dans la foule, le pape apparaît comme une toute petite silhouette. Personnage clé de la composition, le peintre cherche à le mettre en valeur malgré sa petite taille.

    Plusieurs éléments contribuent à attirer notre attention sur lui:

    • son vêtement blanc qui contraste avec les vêtements rouges des cardinaux
    • la chaise à porteur qui le place au dessus du niveau de la foule
    • le rayon lumineux dirigé sur la silhouette du pape (ce rayon semble relier le pape actuel au pape présenté dans le médaillon et l'inscrire dans la dynastie de papes).

    Le pape représenté est Pie X, pape de 1903 à 1914.

    > Le pape est donc le second personnage important de la composition.

    2. Iconographie

    Le sens de cette œuvre ne s'impose pas de manière évidente. Plusieurs interprétations peuvent être proposées concernant l'attitude du Christ.

    a. Attitude d'approbation

    Un parallèle visuel est établi entre le Christ et le pape : les deux figures sont mises en valeur par une lumière surnaturelle (auréole et rayon lumineux), indiquant un lien fort entre elles.

    Le Christ regarde avec une grande attention en direction du pape. C'est par son regard que nous sommes conduit au pape.

    > 1ère hypothèse : le Christ affirme de manière discrète mais très efficace (regard soutenu) son soutien à la figure du pape

    Cette hypothèse est renforcée par le contexte particulier dans lequel le tableau a été peint.

    L'année 1905 est marquée par le vote de la loi de la séparation des Eglises et de l'Etat.

    Jusque là les relations entre l'Eglise catholique et l'Etat français étaient régies par le concordat de 1801.

    Pie X s'oppose violemment à cette loi (qui rompt de manière unilatérale les engagements du concordat de 1801) et demande aux catholiques d'y résister.

    Dans ce contexte troublé, on peut faire l'hypothèse que ce tableau est un «manifeste» de soutien au pape, contre le gouvernement français de l'époque.

    Par sa présence au sein de saint-Pierre, le Christ légitime l'institution papale à un moment où elle est particulièrement malmenée.

    b. Attitude de condamnation

    Mais il est intéressant de remarquer que le tableau peut s'interpréter aussi dans un sens complètement opposé.

    Nous pouvons faire l'hypothèse que le Christ exprime ici une forme de condamnation de l'attitude du pape et de l'institution ecclésiale.

    Nous avons vu précédemment que l'attitude du Christ était une attitude empreinte d'humilité, s'appuyant sur les iconographies des récits de la Passion du Christ. Cette attitude contraste fortement avec le luxe qui se déploie à l'arrière-plan dans le cortège papal et les fastes architecturaux de Saint-Pierre.

    Sans discours et gestes particuliers, par sa simple attitude, le Christ nous invite à nous interroger sur la légitimité du pouvoir temporel de l'Eglise, incarnée ici par la figure du pape.

    Cette remise en cause est d'autant plus forte qu'elle est amenée ici par celui-là même qui est le fondement de cette Eglise.

    > plusieurs éléments peuvent appuyer cette interprétation :

    • le corpus d'œuvres de Henri Danger

    La transgression du commandement, 1892

    envoi de Rome, exposé au Salon de 1893 (médaille de 2ème classe) non localisé aujourd'hui

    > Dans ce tableau, l'attitude du Christ est très proche de celle de notre tableau : il porte la couronne d'épines et se tient dans une position d'humilité (tête baissée)

    Ce tableau serait inspiré d'un passage de l'épître de saint Jean :

    « et voici son commandement : que nous nous aimions les uns les autres, comme il nous l'a commandé»

    Le peintre cherche ici à mettre en valeur le contraste entre le commandement divin et ce qu'en ont fait les hommes (massacres au premier plan). Le tableau est donc une condamnation de l'attitude des hommes préférant s'entre-tuer que de respecter le commandement d'amour. La présence du Christ à l'arrière-plan rend la dénonciation encore plus tragique.

    D'après une note provenant de la documentation du musée d'Orsay, un versement aurait été effectué pour l'acquisition d'un tableau de Danger portant comme titre : Mon royaume n'est pas de ce monde.(arrêté du 20 juin 1908).

    Ce tableau aurait figuré au Salon de Levallois (Danger était Président de la société des artistes de Levallois-Perret)

    Ce titre pourrait correspondre au sujet de notre tableau. Il faudrait alors interpréter la scène comme une condamnation du pouvoir temporel acquis au fil du temps par la papauté. On retrouverait donc une thématique commune aux deux tableaux (celui de 1892 et de celui de Pantin) : le rappel des préceptes fondamentaux de la religion chrétienne, oubliés par les chrétiens.

    Les influences symbolistes de Henri Danger (1857 - 1937)

    Henri Danger suit une formation académique au sein de l'Ecole supérieure des Beaux Arts de Paris. Il y est l'élève du peintre Gérôme et du sculpteur Aimé Millet.

    Il obtient le prix de Rome en 1887 avec le tableau Themistocle buvant le poison (1887, conservé à l'ENSBA). Il devient pensionnaire de la Villa Médicis.

    Dans la lignée de sa formation académique, Danger produit une série de tableaux relevant de la veine mythologique :

    • Matathias refusant d'obéir aux ordres du tyran Antiochus Fanus, musée de Soissons
    • Aphrodite et Eros : gravure d'après Vénus génitrix, Salon de 1894
    • Ulysse et Nausicca, musée des Beaux-Arts de Nantes

    Il s'illustre aussi dans une veine plus personnelle, avec des tableaux inspirés par le courant symboliste.

    • les lucioles
    • la terrasse

    L'influence du peintre Puvis de Chavanne est particulièrement remarquable dans le goût de Danger pour les sujets religieux iconoclastes. La similitude est frappante entre le Christ peint par Danger dans le tableau de Pantin et le pauvre pêcheur (image christique) peint par Puvis de Chavanne dans le tableau du même nom (Le pauvre pêcheur, 1881, musée d'Orsay).

    Le tableau de Pantin pourrait être rattaché à cette veine symboliste de Danger.

    Danger participe aussi à l'art officiel en recevant de nombreuses commandes publiques :

    - pour des décors : esquisse pour le salon du Nord, hôtel de ville de Paris (esquisse conservée au Petit Palais,Paris)

    - pour la manufacture des Gobelins :

    réalisation de cartons :

    • hommage à Watteau, 1911
    • hommage à Chardin, 1920
    • hommage à Fragonard, 1920
  • Modalités d'entrée :

    Dépôt du département de la Seine du 28 avril 1922, confirmé en 1942. Retrouvé le 1er mars 1990 dans les caves de l'hôtel de ville.

  • Autres données descriptives :

    Le décor du cadre, constitué d'entrelacs épineux, rappelle la couronne d'épines du Christ.

  • Documents en relation :

    dossier documentaire au pôle mémoire et patrimoine

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